En ce mois de septembre 1848, alors que les feuilles commençaient à peine à se parer des teintes dorées de l’automne, un drame d’une violence inouïe vint frapper le paisible bourg de Creully. Un incendie, aussi soudain que dévastateur, s’abattit sur les terres laborieuses, semant la désolation et la terreur dans le cœur de ses habitants. Les langues de feu, avides et impitoyables, léchèrent le ciel avec une fureur infernale, réduisant en cendres les fruits
d’une année de labeur. Trois meules immenses, symboles de la sueur et de l’espoir des paysans, furent englouties par ce brasier monstrueux : deux d’entre elles, composées de foin et de chaume de colza, et une troisième, colossale, renfermant près de six mille gerbes de blé, propriété du sieur Lecoq, cultivateur respecté de la région. En quelques instants, ce qui devait nourrir les familles pendant les longs mois d’hiver ne fut plus qu’un amas de braises fumantes, un rêve consumé par la fournaise.Mais c’est dans
l’adversité que l’âme humaine révèle sa grandeur. Et ce jour-là, les habitants
de Creully répondirent à l’appel du devoir avec une promptitude et un courage
qui forcent l’admiration. Hommes, femmes, enfants, tous accoururent, le visage
marqué par l’angoisse, les mains tremblantes mais déterminées, pour tenter
d’endiguer la marche destructrice des flammes. Leurs cris se mêlaient au
crépitement sinistre du feu, leurs seaux d’eau semblaient dérisoires face à
l’ampleur du désastre, et pourtant, aucun ne recula. Leur dévouement, aussi pur
que désintéressé, illumina cette nuit de cauchemar d’une lueur d’humanité.
Parmi ces âmes
héroïques, un homme se distingua par un acte de bravoure qui devait lui coûter
la vie. Jean-Louis Massier, un
ouvrier menuisier originaire de Bayeux, venu prêter ses bras à
Creully, aperçut la meule de foin, la plus imposante et la plus menaçante de
toutes. Elle se dressait telle une tour de paille, prête à s’effondrer et à
propager l’incendie jusqu’aux premières maisons du bourg. Sans hésiter, sans
songer à sa propre sécurité, il s’élança vers elle, comme poussé par une force
supérieure. À peine avait-il atteint son sommet que, sous ses pieds, la
structure, rongée par les flammes, céda dans un grondement sourd. La meule
s’affaissa, entraînant dans sa chute le malheureux Massier, qui disparut dans
le cœur même de l’enfer. Les témoins, pétrifiés d’horreur, entendirent à peine
son dernier cri étouffé par le rugissement du feu. Malgré les efforts
désespérés de ses compagnons, qui se précipitèrent pour le sauver, rien ne put
arracher son corps aux griffes de la fournaise. Quand enfin on parvint à le
retirer des décombres, il n’en restait qu’une dépouille méconnaissable, un
témoignage muet et poignant de son sacrifice.
Le sort ne se contenta
pas d’une seule victime. Jean Binet, conducteur
d’une des voitures reliant Creully à Caen, fut lui aussi happé
par la voracité des flammes. On le retira, vivant mais à peine, de cet abîme de
feu. Son visage et le haut de son corps portaient les stigmates de sa bravoure
: des brûlures si profondes et si étendues qu’elles semblaient avoir marqué sa
chair à jamais. Les médecins, le visage grave, murmurèrent des paroles
d’espoir, mais tous savaient que la route vers la guérison serait longue et
douloureuse. Pourtant, dans ses yeux fiévreux, une lueur de vie persistait,
comme pour rappeler que le courage, parfois, triomphe de la mort elle-même.
Un autre Creullois,
dont le nom ne nous est pas parvenu, fut également touché par le brasier, mais les cieux, cléments
envers lui, lui épargnèrent le pire. Ses blessures, bien que
douloureuses, n’étaient que légères en comparaison du sort de ses compagnons.
Ainsi, en cette
journée funeste, Creully pleura ses héros
et ses rêves consumés. Les flammes, enfin domptées, ne laissèrent
derrière elles que des cendres et des souvenirs de bravoure. Et tandis que le
soleil se couchait sur le bourg endeuillé, une question résonnait dans l’esprit
de tous : comment oublier ceux qui, sans hésiter, avaient offert leur vie pour
sauver celle des autres ?







































