En cette année 1473, un étrange voyageur arriva à la chapelle de la
Délivrande.
À le voir marcher, le dos courbé comme sous le poids d’un âge avancé, on
l’aurait volontiers pris pour un vieillard. Pourtant, il n’avait pas encore
atteint le milieu de sa vie. Son visage fermé, ses traits durs et son allure
grave inspiraient davantage la crainte que la compassion.
Il n’était d’ailleurs pas seul.
À ses côtés marchait Louis de Harcourt, patriarche de Jérusalem, précédant
une imposante escorte de seigneurs et de gardes. Parmi cette foule de
personnages, certains crurent même reconnaître une silhouette sinistre : celle
du bourreau de la justice voisine.
Qui donc pouvait être ce pèlerin pour voyager ainsi entouré ?
Personne, semble-t-il, n’osait poser la question.
Le lendemain, l’étranger se rendit à la solennité célébrée dans la
chapelle. Il demeura ensuite dans le hameau jusqu’au 19. Durant ces quelques
jours, il donna aux habitants le spectacle d’une piété si austère qu’elle en
devenait presque inquiétante.
On le voyait régulièrement s’agenouiller, puis se prosterner au pied de l’autel. Là, il demeurait de longs instants immobiles, plongé dans une profonde méditation.
Mais quelque chose, dans son attitude, troublait les témoins.
Ce n’était pas seulement de la ferveur religieuse que l’on pouvait lire sur
son visage. Une sorte de terreur semblait parfois traverser ses traits.
Ses yeux, durs et profondément enfoncés sous d’épais sourcils, se levaient
un instant vers le ciel. Puis, presque aussitôt, ils retombaient sur ses mains.
Entre ses doigts, il roulait nerveusement un bonnet qui paraissait entouré
de reliquaires.
Que pouvait-il bien demander avec une telle insistance ?
À ceux qui l’observaient, il semblait qu’une lutte terrible se livrait au
fond de son âme. On y devinait à la fois la contrition, la haine et le remords.
On aurait dit un homme venu chercher dans la prière quelque chose de plus
terrible qu'une simple absolution.
Comme s’il sollicitait à la fois le pardon d’un crime déjà commis et celui
d’un crime encore à venir.
Le spectacle était d’autant plus troublant que les événements récents
donnaient à cette étrange scène une résonance particulière.
Peu de temps auparavant, le duc de Guyenne avait été empoisonné.
Et bientôt, Louis de Luxembourg, le
connétable de Saint-Pol devait connaître le même sort, mais devant la justice
des hommes : son exécution était proche.
Les habitants de la Délivrande ignoraient-ils alors qu’ils avaient sous les
yeux l’un des personnages les plus puissants et les plus redoutables du royaume
?
Les actes du temps permettent de retrouver sa trace. Le souverain avait
pris logement à la Délivrande, à l’hôtel de Richard Le Bourgeois.
Le roi n’oublia pas l’hospitalité de son hôte.
En récompense, il lui accorda l’office de sommelier de son échansonnerie.
Puis, par lettres patentes datées de Senlis, le 4 octobre 1474, il lui donna
encore le tabellionage de Caen et de la Délivrande, à vie, avec une rente de soixante
livres prélevés sur le domaine de la vicomté de Caen.
Ainsi, derrière l’apparente dévotion d’un pèlerin courbé devant l’autel de la Délivrande, se cachait le roi Louis XI.
Un roi venu prier, peut-être.
Mais aussi un homme que les contemporains décrivaient comme méfiant,
calculateur et hanté par les complots.
Et, dans le silence de la chapelle, tandis que ses yeux se levaient vers le
ciel avant de retomber sur son bonnet serré entre ses mains, il était bien
difficile de savoir ce que Louis XI demandait réellement à Dieu :
le pardon de ses fautes passées, ou la protection pour celles qu’il s’apprêtait
encore à commettre ?










































