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| Années 1900 |
| De nos jours |
Dans le bourg de Creully baigné par une lumière crue de juin 1920, Jacques-Victor Bazire, un homme de quarante hivers au regard las des longues journées passées à écorcher les bêtes mortes avant de les livrer à la boucherie, s’apprêtait à nourrir ses pensionnaires à quatre pattes. Depuis que la saison de la chasse avait tiré sa révérence, sept chiens, propriétés de divers habitants du village, partageaient l’étroite cour, entassés et attachés, comme une meute en attente d’un destin funeste.
L’heure de midi sonna à l’horloge du clocher voisin lorsque Bazire franchitLà,
la bête, toujours animée par cette folie meurtrière, s’attaqua aux chiens des
sieurs Devaux, Verdant et Lecoq. Ce dernier, alerté par les aboiements
déchirants, surgit dans sa cour, son fusil à la main. Sans hésiter, il tira. Le
coup de feu retentit, et le chien s’écroula, terrassé net.
Les
autorités locales, averties de l’incident, ordonnèrent sans tarder l’autopsie
du cadavre. Le verdict tomba, glacé : l’animal était atteint d’hydrophobie. La
nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans Creully, semant l’effroi
parmi les habitants.
Bazire,
le visage défait par la douleur et la peur, prit la route de Caen, espérant que
les soins du cautère lui épargneraient le sort funeste de la rage. Pendant ce
temps, les trois chiens mordus dans sa maison furent abattus sans pitié, leur
vie sacrifiée sur l’autel de la précaution.
Quant
aux chiens des sieurs Devaux, Verdant et Lecoq, ils furent solidement enchaînés
et placés sous surveillance constante, leurs maîtres veillant sur eux comme sur
des condamnés en sursis.
La brume du petit matin enveloppait encore la pleine de Caen ce vendredi 9 avril 1852, lorsque Geffroy, domestique au service du marchand de bestiaux Carpentier, pris le chemin du retour vers Saint-Gabriel. À ses côtés, quatre vaches aux flancs lourds de fatigue avançaient d’un pas lent, leurs sabots écrasant le sol humide de la route de Creully. Le marché de Caen avait été bon, et l’homme, la cinquantaine sereine et les mains calmes, songeait déjà au repos bien mérité. Cousin, son compagnon de route, l’avait quitté peu avant, à la hauteur du Fresne-Camilly, laissant Geffroy seul avec ses bêtes et le silence des champs.
Un cri aigu déchira l’air. L’une des vaches, effrayée par un corbeau,
s’était échappée, suivie de près par une seconde. Les voilà qui s’engageaient
dans un champ de colza. Geffroy s’élança, le cœur battant, mais les dégâts
étaient minimes : quelques pieds de colza piétinés, rien qui ne pût se régler
d’un sourire et d’une poignée de main. Mais le destin, ce jour-là, avait
d’autres projets.
Un homme surgit du chemin creux, la démarche chancelante, les yeux injectés
de vin. Scelles, un jeune du village à peine âgé de vingt-cinq ans, la chemise
entrouverte, la voix pâteuse. « Cette terre est à ma tante ! »
hurla-t-il, le doigt tendu vers le champ. « Tu vas me payer ça, et cher ! »
Geffroy, homme paisible, tentait de raisonner ce fou furieux. « Mon bon ami,
ce champ n’est à personne de votre famille… Regardez vous-même, il n’y a même
pas de clôture ! » Mais Scelles, ivre de colère et d’alcool, ne voulait
rien entendre. « Tu me prends pour un imbécile ?! » Ses poings se
serrèrent, ses menaces devinrent plus violentes.
« Allons, entrons au cabaret, nous aviserons », proposa Geffroy, espérant
que l’ombre fraîche et un verre d’eau calmeraient cet homme. Il se trompait. Les
murs de l’auberge ne firent qu’attiser la fureur de Scelles. Les mots
s’envolèrent, les voix montèrent, et bientôt, Geffroy, excédé par cette
injustice, tourna les talons. « Je n’ai rien à faire ici. » Il sortit,
l’esprit déjà tourné vers ses enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire,
qui l’attendaient à la ferme.
Mais Scelles, tel un démon réveillé, bondit derrière lui.
La course fut courte. D’un pas lourd, il rattrapa Geffroy, et dans un accès de rage aveugle, il abattit son bâton sur le crâne de l’homme. Une femme, témoin horrifiée, tenta de l’arrêter… trop tard. Geffroy s’effondra, le sang se mêlant à la poussière du chemin. Il ne se réveilla plus. Malgré les soins désespérés, son souffle s’éteignit dans la nuit, emportant avec lui un père, un mari, un homme honnête. À soixante ans, la vie de Geffroy s’acheva dans la violence d’un champ qui n’était même pas celui de son bourreau.
Le lendemain, Scelles, qui devait épouser sa bien-aimée ce même samedi, fut
arrêté à la place de se tenir devant l’autel. Le destin, une fois de plus,
avait joué son tour cruel. En mai, devant le tribunal de police
correctionnelle, présidé par le conseiller Bouffey, le jury refusa les excuses,
mais reconnut des circonstances atténuantes. Cinq ans de prison. Une peine
légère pour un meurtre, mais assez longue pour briser une vie.
Et pourtant…
Quatre ans plus tard, le 28 mai 1856, à sa sortie de prison, Anne Euphrasie l’attendait, fidèle, dans leur maison du Fresne-Camilly. Scelles, le meurtrier, devint son époux. La roue du destin avait tourné, et dans ce petit village normand, le sang séché dans le colza ne fut plus qu’un lointain souvenir.
L’histoire ne s’arrêta pas là.
L’oubli des Registres
Car la mort, même violente, même injuste, exige d’être reconnue. Et celle
d’Alexandre René Geffroy, ce pauvre homme fauché dans la force de l’âge, ne
trouva pas sa place — ni dans les registres du Fresne-Camilly, ni dans ceux de
Saint-Gabriel. Comme si les villages, honteux ou indifférents, avaient choisi
d’effacer jusqu’au souvenir de son dernier souffle.
Neuf ans. Neuf longues années pendant lesquelles son nom erra, fantôme sans
sépulture officielle, entre les lignes des livres paroissiaux. Neuf ans où ses
enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire, durent vivre avec cette
blessure silencieuse : leur père, n’était même pas mort aux yeux de la loi.
Il fallut que la justice des hommes, lente et méthodique, intervînt enfin. Le 14 février 1861, le tribunal civil de première instance de Caen rendît un jugement solennel. La plume du greffier traça enfin ce qui aurait dû l’être depuis si longtemps : que la mort d’Alexandre René Geffroy fût transcrite sur les registres des deux villages, à la date du 10 avril 1852 — comme si le temps, par ce geste tardif, pouvait réparer l’oubli.
Ainsi, près d’une décennie après que son sang avait rougeoyé dans le colza,
la mémoire de Geffroy retrouva sa place. Mais pour ses enfants, pour sa veuve, le
vide, lui, ne se combla jamais.
Les graffiti présents sur les églises constituent un témoignage historique souvent méconnu. Longtemps considérés comme de simples dégradations, ils sont aujourd'hui étudiés par les historiens, archéologues et spécialistes de l'art médiéval, car ils offrent un aperçu précieux de la vie quotidienne, des croyances et des
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| Sur un contrefort du côté nord de l'église de Creully, est gravé un bateau à vapeur. |
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| Les meuniers gravaient également des graffiti dans l'espérance de bonnes récoltes. |
Pendant ce temps, les fermiers et leurs épouses
déambulaient lentement entre les groupes. Ils observaient les visages, la
tenue, la robustesse des hommes, la prestance des jeunes filles. On discutait,
on comparait, on hésitait. Lorsqu'un candidat semblait convenir, le maître
s'avançait enfin et prononçait la formule consacrée, connue de tous :
— Combien le fouet ?
Ou, s'il s'adressait à une servante :
— Combien le bouquet ?
Cette simple question ouvrait les négociations.
Le domestique annonçait alors le salaire qu'il
espérait obtenir. Le fermier poursuivait aussitôt son interrogatoire : d'où
venait-il ? Chez quels maîtres avait-il servi ? Quels travaux savait-il
accomplir ?
Comme le répétait avec son savoureux parler
normand la vieille Frasie, toujours prompte à glisser un mot d'esprit :
« Ché terjours cht'eu joû là qui en savent fair
l'pus. »
Autrement dit, c'était toujours ce jour-là que
chacun prétendait savoir tout faire.
Mais le futur domestique ne se contentait pas
de répondre. Lui aussi avait son mot à dire. Il voulait connaître l'importance
de la ferme, le nombre de chevaux, les travaux à effectuer, les habitudes de la
maison et les conditions dans lesquelles il devrait vivre pendant l'année.
Commençait alors un véritable marchandage. On
discutait ferme, chacun défendant ses intérêts avec calme mais détermination.
Finalement, lorsqu'un accord était trouvé, le valet ou la servante s'engageait
pour une année entière contre un certain nombre de pistoles — chaque pistole
valant dix francs — auxquelles venaient souvent s'ajouter une blouse neuve
ainsi qu'une ou deux paires de solides sabots.
Lorsque les deux parties étaient satisfaites,
nul contrat écrit n'était nécessaire. Le fermier et son nouveau domestique se
frappaient franchement dans les mains. Cette poignée de main, donnée devant
tous, valait signature. Dans l'immense majorité des cas, personne ne songeait à
revenir sur sa parole : l'honneur suffisait à garantir l'engagement.
Une dernière coutume demeurait cependant
indispensable. Le maître devait immédiatement verser ce que l'on appelait « le
vin ». Cette gratification s'élevait à cinq francs pour les plus jeunes
débutants et à une pistole entière pour les domestiques adultes. Ce petit
pécule permettait de célébrer aussitôt le marché conclu.
Le nouveau valet retirait alors le fouet qu'il
portait autour du cou : il n'était plus à louer, il avait trouvé sa place pour
l'année. La servante, elle, décrochait son bouquet du côté gauche de son
corsage pour le fixer à droite, signe discret mais sans équivoque qu'elle était
désormais engagée.
Tous se retrouvaient dans les auberges voisines
ou sous de longues tentes dressées pour l'occasion. Les conversations
devenaient plus animées, les éclats de rire succédaient aux discussions
sérieuses du matin, tandis que le cidre coulait généreusement.
Au temps jadis, il était servi dans de grands
godets appelés godias.
Pour le verser, on utilisait les fameux puchi,
récipients spécialement fabriqués pour les foires et les assemblées. Leur forme
ingénieuse permettait de remplir les godets beaucoup plus rapidement que les
bouteilles ou les choquets traditionnels.
Source: « la Normandie ancestrale » de Stephen-Chauvet des éditions Colas.
Dans un paisible village de campagne vivaient deux voisins
dont les relations étaient devenues, avec les années, un véritable sujet de
conversation pour tout le canton de Creully.
Or, un triste jour, le destin s'en mêla.
À peine cette inscription fut-elle découverte que le voisin
entra dans une colère noire.
— Ah ! Cette fois, c'en est trop ! s'écria-t-il. Me
comparer à un chien, et de surcroît m'insulter jusque sur une tombe ! Nous
allons voir ce qu'en pense la justice !
Sans perdre un instant, il alla trouver la maréchaussée.
Le chef des gendarmes, homme grave et peu enclin aux
plaisanteries, écouta longuement les doléances du plaignant avant de convoquer
l'auteur de la fameuse épitaphe.
— Que signifie exactement cette inscription ? demanda-t-il
d'un ton sévère.
Le propriétaire du chien ne parut nullement embarrassé.
Le chef de la maréchaussée fronça les sourcils.
— Hum... voilà une bien singulière épitaphe...,
marmonna-t-il en se grattant la moustache.
Quelques jours plus tard, la réponse tomba.
Après lecture du rapport, les autorités éclatèrent de rire. Elles estimèrent que cette querelle relevait davantage de la malice villageoise que de la justice. L'affaire fut donc classée sans suite.
Et
chacun conclut, non sans sourire, qu'en cette histoire de chien... il n'y avait
décidément pas de quoi fouetter un chat.
Entre Saint-Gabriel et Lantheuil, septembre 1900
La journée du 15 septembre 1900 s'était achevée dans le calme des
campagnes du Bessin. Les dernières lueurs du soleil s'étaient éteintes derrière
les haies épaisses et les grands chênes qui bordaient le bois du Galeté, vaste
massif boisé séparant les communes de Saint-Gabriel et de Lantheuil. Une légère
brume montait déjà des prairies humides, enveloppant les chemins creux d'un
voile blanchâtre, tandis que la lune, encore discrète, peinait à percer les
nuages.
À cette heure où les honnêtes gens avaient depuis longtemps regagné
leurs maisons, d'autres hommes se préparaient à une tout autre besogne.
Depuis plusieurs semaines, les propriétaires des environs se plaignaient
d'une recrudescence inquiétante du braconnage. Les lapins disparaissaient des
garennes, les faisans se faisaient rares, et même quelques chevreuils avaient
été retrouvés abattus clandestinement. Les habitants murmuraient le nom de
plusieurs hommes connus pour leurs expéditions nocturnes, mais personne n'avait
encore réussi à les prendre en flagrant délit.
Cette nuit-là, il avait donc été décidé de leur tendre un piège.
Le rendez-vous avait été fixé à dix heures et demie précises. La petite
troupe chargée de la surveillance réunissait la brigade de gendarmerie de
Creully, le garde champêtre de Saint-Gabriel, le garde particulier de Monsieur
Delacour, important propriétaire des environs, ainsi qu'un garde de la commune
de Lantheuil. Tous connaissaient parfaitement ces bois où les sentiers
disparaissaient sous les fougères et où chaque talus pouvait dissimuler un
homme.
Soudain, deux silhouettes émergèrent de l'obscurité non loin du château
de Lantheuil.
Les hommes marchaient d'un pas assuré, leurs fusils sur l'épaule. Aucun
doute n'était permis : il s'agissait bien de braconniers.
Le garde particulier retint son souffle. Encore quelques instants, et
les gendarmes, qui devaient les rejoindre, pourraient leur couper toute
retraite.
Mais dans cette attente fébrile, l'un des gardes commit une imprudence
qui allait bouleverser toute l'opération.
Pensant hâter l'arrivée des militaires, il dégaina son revolver et tira
un coup de feu en l'air.
La détonation éclata dans la nuit comme un coup de tonnerre.
Le silence des bois vola en éclats.
Les deux braconniers sursautèrent.
Pendant une fraction de seconde, chacun demeura figé.
L'un des hommes crut sans doute que l'on venait d'ouvrir le feu sur lui
ou sur son compagnon. Sans chercher à comprendre, il épaula son fusil presque
instinctivement et tira dans la direction d'où était venu le bruit.
Le coup partit à bout portant.
La gerbe de plomb atteignit le garde champêtre de Saint-Gabriel, qui
vacilla avant de s'effondrer derrière un talus, sous les cris de ses
compagnons.
Profitant de la confusion, les deux hommes prirent aussitôt la fuite.
Ils s'enfoncèrent à toute vitesse dans les chemins forestiers, courant
en direction de Creully. Les gendarmes se lancèrent à leur poursuite,
franchissant fossés et broussailles dans une course éperdue éclairée seulement
par quelques lanternes vacillantes.
Pendant plusieurs centaines de mètres, l'un des militaires parvint même
à réduire considérablement la distance qui le séparait des fugitifs.
Il croyait les tenir.
Mais soudain, le plus déterminé des braconniers se retourna brusquement.
Dans un geste aussi rapide que menaçant, il épaula son fusil et le
pointa droit sur le gendarme.
Durant quelques secondes qui semblèrent une éternité, les deux hommes
restèrent face à face.
Le militaire comprit qu'un pas de plus pouvait lui coûter la vie.
Cette hésitation suffit.
Les fugitifs profitèrent de cet instant de répit pour disparaître dans
les chemins obscurs qui menaient vers Creully, avalés par la nuit normande.
Malgré les recherches entreprises jusqu'aux premières heures du matin,
malgré les battues organisées dans les environs et les témoignages recueillis
dans les communes voisines, les deux braconniers demeurèrent introuvables.
Au village, la nouvelle se répandit dès l'aube.
On parla longtemps de cette nuit mouvementée du bois du Galeté, où une
simple opération de surveillance avait failli tourner au drame. Chacun
commentait les événements, certains reprochant l'imprudence du coup de revolver
tiré en l'air, d'autres admirant le sang-froid des gendarmes qui avaient
poursuivi les fugitifs malgré les risques.
Quant au garde champêtre de Saint-Gabriel, les médecins constatèrent
avec soulagement que les plombs ne lui avaient causé que des blessures
superficielles. Plus de peur que de mal : sa vie n'avait jamais été
véritablement en danger, et quelques semaines de repos suffiraient à le
remettre sur pied.
L'affaire demeura néanmoins dans les mémoires locales comme l'une des
plus violentes confrontations entre gardes et braconniers survenues dans le
Bessin au début du XXᵉ siècle. Elle rappelait combien le braconnage, loin
d'être une simple chasse clandestine, pouvait parfois conduire des hommes
ordinaires à faire parler les armes dans l'obscurité des bois.