Le sang dans le colza - Celui de Geffroy de Saint-Gabriel

         La brume du petit matin enveloppait encore la pleine de Caen ce vendredi 9 avril 1852, lorsque Geffroy, domestique au service du marchand de bestiaux Carpentier, pris le chemin du retour vers Saint-Gabriel. À ses côtés, quatre vaches aux flancs lourds de fatigue avançaient d’un pas lent, leurs sabots écrasant le sol humide de la route de Creully. Le marché de Caen avait été bon, et l’homme, la cinquantaine sereine et les mains calmes, songeait déjà au repos bien mérité. Cousin, son compagnon de route, l’avait quitté peu avant, à la hauteur du Fresne-Camilly, laissant Geffroy seul avec ses bêtes et le silence des champs.


C’est alors que le destin bascula.

Un cri aigu déchira l’air. L’une des vaches, effrayée par un corbeau, s’était échappée, suivie de près par une seconde. Les voilà qui s’engageaient dans un champ de colza. Geffroy s’élança, le cœur battant, mais les dégâts étaient minimes : quelques pieds de colza piétinés, rien qui ne pût se régler d’un sourire et d’une poignée de main. Mais le destin, ce jour-là, avait d’autres projets.

Un homme surgit du chemin creux, la démarche chancelante, les yeux injectés de vin. Scelles, un jeune du village à peine âgé de vingt-cinq ans, la chemise entrouverte, la voix pâteuse. « Cette terre est à ma tante ! » hurla-t-il, le doigt tendu vers le champ. « Tu vas me payer ça, et cher ! » Geffroy, homme paisible, tentait de raisonner ce fou furieux. « Mon bon ami, ce champ n’est à personne de votre famille… Regardez vous-même, il n’y a même pas de clôture ! » Mais Scelles, ivre de colère et d’alcool, ne voulait rien entendre. « Tu me prends pour un imbécile ?! » Ses poings se serrèrent, ses menaces devinrent plus violentes.

« Allons, entrons au cabaret, nous aviserons », proposa Geffroy, espérant que l’ombre fraîche et un verre d’eau calmeraient cet homme. Il se trompait. Les murs de l’auberge ne firent qu’attiser la fureur de Scelles. Les mots s’envolèrent, les voix montèrent, et bientôt, Geffroy, excédé par cette injustice, tourna les talons. « Je n’ai rien à faire ici. » Il sortit, l’esprit déjà tourné vers ses enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire, qui l’attendaient à la ferme.

Mais Scelles, tel un démon réveillé, bondit derrière lui.

La course fut courte. D’un pas lourd, il rattrapa Geffroy, et dans un accès de rage aveugle, il abattit son bâton sur le crâne de l’homme. Une femme, témoin horrifiée, tenta de l’arrêter… trop tard. Geffroy s’effondra, le sang se mêlant à la poussière du chemin. Il ne se réveilla plus. Malgré les soins désespérés, son souffle s’éteignit dans la nuit, emportant avec lui un père, un mari, un homme honnête. À soixante ans, la vie de Geffroy s’acheva dans la violence d’un champ qui n’était même pas celui de son bourreau.

Le lendemain, Scelles, qui devait épouser sa bien-aimée ce même samedi, fut arrêté à la place de se tenir devant l’autel. Le destin, une fois de plus, avait joué son tour cruel. En mai, devant le tribunal de police correctionnelle, présidé par le conseiller Bouffey, le jury refusa les excuses, mais reconnut des circonstances atténuantes. Cinq ans de prison. Une peine légère pour un meurtre, mais assez longue pour briser une vie.

Et pourtant…

Quatre ans plus tard, le 28 mai 1856, à sa sortie de prison, Anne Euphrasie l’attendait, fidèle, dans leur maison du Fresne-Camilly. Scelles, le meurtrier, devint son époux. La roue du destin avait tourné, et dans ce petit village normand, le sang séché dans le colza ne fut plus qu’un lointain souvenir.

L’histoire ne s’arrêta pas là.

L’oubli des Registres

Car la mort, même violente, même injuste, exige d’être reconnue. Et celle d’Alexandre René Geffroy, ce pauvre homme fauché dans la force de l’âge, ne trouva pas sa place — ni dans les registres du Fresne-Camilly, ni dans ceux de Saint-Gabriel. Comme si les villages, honteux ou indifférents, avaient choisi d’effacer jusqu’au souvenir de son dernier souffle.

Neuf ans. Neuf longues années pendant lesquelles son nom erra, fantôme sans sépulture officielle, entre les lignes des livres paroissiaux. Neuf ans où ses enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire, durent vivre avec cette blessure silencieuse : leur père, n’était même pas mort aux yeux de la loi.

Il fallut que la justice des hommes, lente et méthodique, intervînt enfin. Le 14 février 1861, le tribunal civil de première instance de Caen rendît un jugement solennel. La plume du greffier traça enfin ce qui aurait dû l’être depuis si longtemps : que la mort d’Alexandre René Geffroy fût transcrite sur les registres des deux villages, à la date du 10 avril 1852 — comme si le temps, par ce geste tardif, pouvait réparer l’oubli.

Ainsi, près d’une décennie après que son sang avait rougeoyé dans le colza, la mémoire de Geffroy retrouva sa place. Mais pour ses enfants, pour sa veuve, le vide, lui, ne se combla jamais.

Creully sur Seulles - Le médecin mort à la peine...

Le clocher de Creully sonnait lentement ce matin-là, le glas, enveloppant le village d’une tristesse lourde. On venait d’inhumer le docteur Jean Octave Bertin décédé le 17 juin 1890 à l’âge de 51 ans ; cet homme de cœur que tous regrettaient, surtout les plus humbles. Depuis des années, il veillait sur les corps et les âmes avec une bonté sans éclat, mais sincère.

Quelques jours auparavant, il avait été appelé auprès d’une femme dont l’enfant, hélas, était mort depuis longtemps dans son sein. L’accouchement fut pénible, désespéré. Dans l’effort, le docteur se blessa — une simple piqûre, pensa-t-il.
Mais la fièvre s’empara de lui, implacable. Quatre jours de souffrances, de délire, puis le silence.
La mort, discrète et cruelle, l’avait pris comme elle avait pris également la mère de l'enfant.
Ainsi s’éteignit le docteur Bertin, victime de son dévouement. Et dans les ruelles de Creully, on dit encore que certains hommes meurent d’avoir trop aimé leur devoir.

Lors de la réunion du conseil municipale de Creully du 7 juillet 1890, un des conseillers municipaux, proposa de concéder gratuitement le terrain dans lequel a été inhumé le docteur Bertin afin de témoigner la reconnaissance pour les soins donnés par lui aux indigents de la commune. Le maire, Monsieur Séjourné, estima qu’il serait peut-être dangereux de créer un précédent de cette nature. Le conseil rejeta cette proposition.

Creully, mai 1861 - Mais où est donc passée la pompe à incendie ?

 

            Ce jour-là, vers les quatre heures de l'aprés-midi, Creully vivait une de ces journées ordinaires où le soleil de mai commence à sécher les chemins et les jardins, lorsque soudain le calme du bourg fut déchiré par un roulement de tambour.
Le tambour du garde-champêtre venait de battre la générale.

En quelques instants, le bruit se répandit dans les rues. Des portes s'ouvrirent, des fenêtres s'entrouvrirent, les habitants sortirent sur le pas de leur maison. On se hélait d'une rue à l'autre.
        — Le feu ! Où est le feu ?
        La réponse ne tarda pas à circuler :
        — Rue de Bayeux ! Chez le sieur Marie !
        Alors chacun se mit en mouvement. Les hommes abandonnèrent leur ouvrage, les femmes sortirent sur les seuils, les enfants coururent derrière les adultes. Dans les rues de Creully, l'inquiétude grandissait à mesure que l'on se rapprochait de la rue de Bayeux.
        Un feu de cheminée venait de se déclarer dans la maison occupée par le sieur Marie.
        L'événement n'était pas à prendre à la légère.
        Les habitants de Creully n'avaient pas oublié le terrible incendie du 17 novembre 1840, qui avait ravagé une grande partie du bourg et détruit près de quatre maisons sur cinq. Depuis cette catastrophe, la moindre fumée suspecte suffisait à réveiller de douloureux souvenirs.
        Pourtant, Creully avait pris ses précautions.
        La commune possédait deux pompes à incendie, soigneusement entretenues à grands frais. La première, imposante, était montée sur un solide chariot. La seconde, plus petite et plus maniable, avait été spécialement destinée aux feux de cheminée.
        C'était précisément celle-là qu'il fallait ce jour-là.
        Les sapeurs-pompiers, alertés par le tambour, se précipitèrent vers le local où étaient conservées les pompes. On imaginait déjà le grincement des roues, les hommes s'emparant des poignées et la petite pompe bientôt conduite à toute allure vers la rue de Bayeux.
Mais lorsqu'ils arrivèrent devant le local, une étrange surprise les attendait.
        La petite pompe avait disparu.

        Un silence incrédule suivit la découverte.
        — Mais où est-elle donc passée ?
        On chercha. On interrogea. On fouilla le local et ses alentours. Rien.
        La rumeur commença alors à courir parmi les pompiers.
        La pompe n'avait pas été volée.
        Elle avait simplement été... prêtée.
        Et pas pour combattre un incendie.
        Après quelques recherches, on finit par la retrouver à l'extrémité du bourg, dans le jardin particulier d'un habitant.
        Depuis huit jours, la pompe municipale y avait trouvé une occupation bien différente de celle pour laquelle la commune l'entretenait à grands frais : elle servait à arroser les pelouses et les gazons, que la sécheresse de ce mois de mai commençait à jaunir.
        Le plus étonnant était que cette utilisation n'avait rien d'un acte clandestin.
        Le sous-lieutenant des sapeurs-pompiers avait lui-même autorisé l'emploi de la pompe pour arroser le jardin d'un de ses amis.
        Il avait simplement omis d'en prévenir son supérieur immédiat.
        Pendant que l'on cherchait ainsi l'instrument indispensable pour combattre le feu, les flammes, elles, n'attendaient pas.
        Heureusement, Creully pouvait compter sur ses habitants.
        Dans le bourg vivaient nombre d'ouvriers habitués au travail et qui ne craignaient pas de s'approcher du feu. Sans attendre les pompiers ni leur pompe, ils se portèrent au secours de la maison du sieur Marie.
        Grâce à leur courage et à leur promptitude, le feu fut rapidement maîtrisé.
        La petite pompe municipale, elle, demeura donc inutile à l'endroit même où elle avait été découverte : au milieu d'un jardin, loin de l'incendie qu'elle aurait dû combattre.
        On imagine sans peine ce que serait devenue la situation si les flammes s'étaient déclarées au cœur de la nuit.
        À cette heure où les rues de Creully auraient été plongées dans l'obscurité, où les habitants auraient dormi derrière leurs portes closes, quelques étincelles auraient pu se transformer en un brasier terrible.
        Et alors, le souvenir de 1840 aurait peut-être cessé d'être un simple souvenir.
Il ne fallut finalement qu'un feu de cheminée pour rappeler aux habitants une vérité que les années n'avaient pas effacée : dans un bourg déjà meurtri par les flammes, une pompe à incendie n'avait rien à faire au fond d'un jardin.
        Ce jour-là, les habitants de Creully eurent surtout leur courage pour les protéger.
        Et, peut-être, un peu de chance.

Les graffiti de l'église de Creully (Creully sur seulles)

 Les graffiti présents sur les églises constituent un témoignage historique souvent méconnu. Longtemps considérés comme de simples dégradations, ils sont aujourd'hui étudiés par les historiens, archéologues et spécialistes de l'art médiéval, car ils offrent un aperçu précieux de la vie quotidienne, des croyances et des
préoccupations des générations qui ont fréquenté ces édifices.Chaque génération a gravé l'image de son bateau et nous pouvons en observer une collection détaillée. La sacristie de Creully présente caravelles et gréements, notamment un grand trois mâts et d'autres navires.

Dessin approximatif du graffito ci-dessus

Les plus anciens graffiti remontent au Moyen Âge, mais beaucoup datent des XVIᵉ au XIXᵉ siècles. Ils étaient gravés avec la pointe d'un couteau, un clou ou tout autre objet métallique directement dans la pierre tendre des murs, des contreforts ou des piliers.

Dessin approximatif du graffito ci-dessus

Sur un contrefort du côté nord de l'église de Creully, est gravé un bateau à vapeur.
Les meuniers gravaient également des graffiti dans l'espérance de bonnes récoltes.

A la Saint Clair de Creully : la louerie


        Les jours de louerie étaient, dans les campagnes normandes, bien plus qu'un simple marché de l'emploi. A Creully le jour de la Saint Clair était une véritable cérémonie où chacun affichait son métier avec une fierté discrète, où les regards jaugeaient les hommes et les femmes autant que leurs compétences, et où une simple poignée de main suffisait à sceller une année entière de travail.
        Dès les premières heures de la matinée, la place se remplissait d'une foule silencieuse et colorée. Les domestiques s'y tenaient debout, attendant qu'un maître vienne les remarquer. Chacun portait un signe distinctif permettant d'annoncer son métier sans qu'il soit besoin de parler.


Les jeunes servantes arboraient un bouquet de fleurs soigneusement épinglé sur le côté gauche de leur corsage. Les fileuses tenaient leur quenouille comme un artisan porterait son outil de prédilection. Les valets-charretiers avaient passé leur long fouet sur l'épaule, symbole de leur savoir-faire auprès des chevaux. Les bergers étaient accompagnés de leur fidèle chien, tenu en laisse, tandis que les batteurs de grain affichaient fièrement leur lourd fléau posé sur l'épaule.

Pendant ce temps, les fermiers et leurs épouses déambulaient lentement entre les groupes. Ils observaient les visages, la tenue, la robustesse des hommes, la prestance des jeunes filles. On discutait, on comparait, on hésitait. Lorsqu'un candidat semblait convenir, le maître s'avançait enfin et prononçait la formule consacrée, connue de tous :

— Combien le fouet ?

Ou, s'il s'adressait à une servante :

— Combien le bouquet ?

Cette simple question ouvrait les négociations.


Le domestique annonçait alors le salaire qu'il espérait obtenir. Le fermier poursuivait aussitôt son interrogatoire : d'où venait-il ? Chez quels maîtres avait-il servi ? Quels travaux savait-il accomplir ?

Comme le répétait avec son savoureux parler normand la vieille Frasie, toujours prompte à glisser un mot d'esprit :

« Ché terjours cht'eu joû là qui en savent fair l'pus. »

Autrement dit, c'était toujours ce jour-là que chacun prétendait savoir tout faire.

Mais le futur domestique ne se contentait pas de répondre. Lui aussi avait son mot à dire. Il voulait connaître l'importance de la ferme, le nombre de chevaux, les travaux à effectuer, les habitudes de la maison et les conditions dans lesquelles il devrait vivre pendant l'année.

Commençait alors un véritable marchandage. On discutait ferme, chacun défendant ses intérêts avec calme mais détermination. Finalement, lorsqu'un accord était trouvé, le valet ou la servante s'engageait pour une année entière contre un certain nombre de pistoles — chaque pistole valant dix francs — auxquelles venaient souvent s'ajouter une blouse neuve ainsi qu'une ou deux paires de solides sabots.

Vers 1900, un bon valet-charretier pouvait ainsi espérer recevoir une quarantaine de pistoles pour douze mois de labeur.

Lorsque les deux parties étaient satisfaites, nul contrat écrit n'était nécessaire. Le fermier et son nouveau domestique se frappaient franchement dans les mains. Cette poignée de main, donnée devant tous, valait signature. Dans l'immense majorité des cas, personne ne songeait à revenir sur sa parole : l'honneur suffisait à garantir l'engagement.

Une dernière coutume demeurait cependant indispensable. Le maître devait immédiatement verser ce que l'on appelait « le vin ». Cette gratification s'élevait à cinq francs pour les plus jeunes débutants et à une pistole entière pour les domestiques adultes. Ce petit pécule permettait de célébrer aussitôt le marché conclu.

Le nouveau valet retirait alors le fouet qu'il portait autour du cou : il n'était plus à louer, il avait trouvé sa place pour l'année. La servante, elle, décrochait son bouquet du côté gauche de son corsage pour le fixer à droite, signe discret mais sans équivoque qu'elle était désormais engagée.

Vers dix heures, la louerie touchait à sa fin. La place du marché se vidait peu à peu, mais la fête, elle, ne faisait que commencer.

Tous se retrouvaient dans les auberges voisines ou sous de longues tentes dressées pour l'occasion. Les conversations devenaient plus animées, les éclats de rire succédaient aux discussions sérieuses du matin, tandis que le cidre coulait généreusement.

Au temps jadis, il était servi dans de grands godets appelés godias. Pour le verser, on utilisait les fameux puchi, récipients spécialement fabriqués pour les foires et les assemblées. Leur forme ingénieuse permettait de remplir les godets beaucoup plus rapidement que les bouteilles ou les choquets traditionnels.


Ainsi s'achevait la journée de louerie : des engagements avaient été conclus, des destins parfois changés, et, autour d'une bolée de cidre, maîtres et domestiques célébraient ensemble le début d'une année de travail qui, espéraient-ils tous, serait placée sous le signe de la confiance et de la bonne entente.



Source:  « la Normandie ancestrale » de Stephen-Chauvet des éditions Colas.

Il n'y avait pas de quoi fouetter un chat dans le canton de Creully


Dans un paisible village de campagne vivaient deux voisins dont les relations étaient devenues, avec les années, un véritable sujet de conversation pour tout le canton de Creully.


Ils habitaient à quelques pas l'un de l'autre, mais tout semblait les opposer. Le moindre prétexte suffisait à rallumer leurs querelles : une haie taillée trop court, une poule aventureuse, une branche dépassant la clôture ou un regard jugé de travers. On disait volontiers qu'ils s'entendaient « comme chien et chat », et l'expression n'avait jamais été aussi bien choisie.


Or, un triste jour, le destin s'en mêla.

Un chien atteint de la rage fit irruption dans le village. L'animal, écumant, les
yeux hagards, sema la panique avant de se jeter sur le fidèle compagnon du premier voisin. Malgré les efforts des habitants, le pauvre chien fut mortellement contaminé. Par mesure de précaution, il fallut l'abattre.


Le maître, profondément attristé, décida de lui offrir une sépulture décente dans un coin de son jardin, tout contre la limite de la propriété voisine. Il y planta une petite croix de bois et, voulant rendre un dernier hommage à son compagnon, fixa au-dessus de la tombe une pancarte sur laquelle on pouvait lire :

« Ci-gît un chien qui avaitautant de qualités qu'a de vices l'animal d'à côté. »

À peine cette inscription fut-elle découverte que le voisin entra dans une colère noire.

— Ah ! Cette fois, c'en est trop ! s'écria-t-il. Me comparer à un chien, et de surcroît m'insulter jusque sur une tombe ! Nous allons voir ce qu'en pense la justice !

Sans perdre un instant, il alla trouver la maréchaussée.

Le chef des gendarmes, homme grave et peu enclin aux plaisanteries, écouta longuement les doléances du plaignant avant de convoquer l'auteur de la fameuse épitaphe.

— Que signifie exactement cette inscription ? demanda-t-il d'un ton sévère.

Le propriétaire du chien ne parut nullement embarrassé.


— Mon brigadier, répondit-il avec le plus grand sérieux, il n'y a là aucune intention offensante. L'an dernier, j'avais un chat d'un caractère épouvantable. Il griffait tout le monde, chapardait chez les voisins et ne valait pas le diable. Lorsqu'il mourut, je l'enterrai justement de l'autre côté de cette clôture. Lorsque mon pauvre chien est venu le rejoindre, j'ai simplement voulu éviter toute confusion. J'ai donc écrit que mon chien possédait autant de qualités que l'animal d'à côté avait de défauts. Je parlais de mon ancien chat... rien de plus !

Le chef de la maréchaussée fronça les sourcils.

— Hum... voilà une bien singulière épitaphe..., marmonna-t-il en se grattant la moustache.

Par devoir, il prit sa plume, dressa un procès-verbal d'une précision
exemplaire, relata l'affaire dans ses moindres détails et transmit le dossier à ses supérieurs.

Quelques jours plus tard, la réponse tomba.

Après lecture du rapport, les autorités éclatèrent de rire. Elles estimèrent que cette querelle relevait davantage de la malice villageoise que de la justice. L'affaire fut donc classée sans suite.

Et chacun conclut, non sans sourire, qu'en cette histoire de chien... il n'y avait décidément pas de quoi fouetter un chat.

Creully sur Seulles - La rue de Bayeux au fil des années...

De nos jours

1891

1910

1920
Ces documents sont à l'origine de couleur sépia ou en noir et blanc. Ils ont été colorisés.

Une nuit de feu au bois du Galeté, derrière le château de Lantheuil.

Entre Saint-Gabriel et Lantheuil, septembre 1900

La journée du 15 septembre 1900 s'était achevée dans le calme des campagnes du Bessin. Les dernières lueurs du soleil s'étaient éteintes derrière les haies épaisses et les grands chênes qui bordaient le bois du Galeté, vaste massif boisé séparant les communes de Saint-Gabriel et de Lantheuil. Une légère brume montait déjà des prairies humides, enveloppant les chemins creux d'un voile blanchâtre, tandis que la lune, encore discrète, peinait à percer les nuages.

À cette heure où les honnêtes gens avaient depuis longtemps regagné leurs maisons, d'autres hommes se préparaient à une tout autre besogne.

Depuis plusieurs semaines, les propriétaires des environs se plaignaient d'une recrudescence inquiétante du braconnage. Les lapins disparaissaient des garennes, les faisans se faisaient rares, et même quelques chevreuils avaient été retrouvés abattus clandestinement. Les habitants murmuraient le nom de plusieurs hommes connus pour leurs expéditions nocturnes, mais personne n'avait encore réussi à les prendre en flagrant délit.

Cette nuit-là, il avait donc été décidé de leur tendre un piège.

Le rendez-vous avait été fixé à dix heures et demie précises. La petite troupe chargée de la surveillance réunissait la brigade de gendarmerie de Creully, le garde champêtre de Saint-Gabriel, le garde particulier de Monsieur Delacour, important propriétaire des environs, ainsi qu'un garde de la commune de Lantheuil. Tous connaissaient parfaitement ces bois où les sentiers disparaissaient sous les fougères et où chaque talus pouvait dissimuler un homme.

Les gardes arrivèrent les premiers. En silence, ils gagnèrent leurs postes, progressant avec précaution pour ne pas faire craquer les branches mortes. On n'entendait que le bruissement du vent dans les feuillages et, de loin en loin, le cri d'une chouette.

Soudain, deux silhouettes émergèrent de l'obscurité non loin du château de Lantheuil.

Les hommes marchaient d'un pas assuré, leurs fusils sur l'épaule. Aucun doute n'était permis : il s'agissait bien de braconniers.

Le garde particulier retint son souffle. Encore quelques instants, et les gendarmes, qui devaient les rejoindre, pourraient leur couper toute retraite.

Mais dans cette attente fébrile, l'un des gardes commit une imprudence qui allait bouleverser toute l'opération.

Pensant hâter l'arrivée des militaires, il dégaina son revolver et tira un coup de feu en l'air.

La détonation éclata dans la nuit comme un coup de tonnerre.

Le silence des bois vola en éclats.

Les deux braconniers sursautèrent.

Pendant une fraction de seconde, chacun demeura figé.

L'un des hommes crut sans doute que l'on venait d'ouvrir le feu sur lui ou sur son compagnon. Sans chercher à comprendre, il épaula son fusil presque instinctivement et tira dans la direction d'où était venu le bruit.

Le coup partit à bout portant.

La gerbe de plomb atteignit le garde champêtre de Saint-Gabriel, qui vacilla avant de s'effondrer derrière un talus, sous les cris de ses compagnons.

Profitant de la confusion, les deux hommes prirent aussitôt la fuite.

Ils s'enfoncèrent à toute vitesse dans les chemins forestiers, courant en direction de Creully. Les gendarmes se lancèrent à leur poursuite, franchissant fossés et broussailles dans une course éperdue éclairée seulement par quelques lanternes vacillantes.

Pendant plusieurs centaines de mètres, l'un des militaires parvint même à réduire considérablement la distance qui le séparait des fugitifs.

Il croyait les tenir.

Mais soudain, le plus déterminé des braconniers se retourna brusquement.

Dans un geste aussi rapide que menaçant, il épaula son fusil et le pointa droit sur le gendarme.

Durant quelques secondes qui semblèrent une éternité, les deux hommes restèrent face à face.

Le militaire comprit qu'un pas de plus pouvait lui coûter la vie.

Cette hésitation suffit.

Les fugitifs profitèrent de cet instant de répit pour disparaître dans les chemins obscurs qui menaient vers Creully, avalés par la nuit normande.

Malgré les recherches entreprises jusqu'aux premières heures du matin, malgré les battues organisées dans les environs et les témoignages recueillis dans les communes voisines, les deux braconniers demeurèrent introuvables.

Au village, la nouvelle se répandit dès l'aube.

On parla longtemps de cette nuit mouvementée du bois du Galeté, où une simple opération de surveillance avait failli tourner au drame. Chacun commentait les événements, certains reprochant l'imprudence du coup de revolver tiré en l'air, d'autres admirant le sang-froid des gendarmes qui avaient poursuivi les fugitifs malgré les risques.

Quant au garde champêtre de Saint-Gabriel, les médecins constatèrent avec soulagement que les plombs ne lui avaient causé que des blessures superficielles. Plus de peur que de mal : sa vie n'avait jamais été véritablement en danger, et quelques semaines de repos suffiraient à le remettre sur pied.

L'affaire demeura néanmoins dans les mémoires locales comme l'une des plus violentes confrontations entre gardes et braconniers survenues dans le Bessin au début du XXᵉ siècle. Elle rappelait combien le braconnage, loin d'être une simple chasse clandestine, pouvait parfois conduire des hommes ordinaires à faire parler les armes dans l'obscurité des bois.

Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles

Pour la première fois l'on peut situer une tannerie de Creully.
Sur le dessin d'une vue du château, nous pouvons apercevoir des bâtiments sur les bords du bief de la Seulles. Grâce à un outil employé par les tanneurs, un chevalet, nous situons une des tanneries de Creully. (Voir les parties grisées sur l'image ci-dessous)

Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles
LE TANNEUR
Une tannerie de Creully (Creully sur Seulles) située au bord de la Seulles
Le tanneur est un marchand et artisan, qui prépare les cuirs avec la chaux & le tan. Les bouchers salent les peaux détachées des bêtes avec du sel marin, de l'alun ou du salpêtre, pour empêcher la putréfaction avant l’arrivée chez le tanneur. Le tanneur les lave à l'eau pour éliminer le sang caillé & autres impuretés, puis les pose sur le chevalet, et passe un couteau long à deux manches, sans tranchant, appelé couteau de rivière, pour les peigner.
Les peaux, nettoyées & égouttées, sont alors traitées à la chaux, pour faire tomber le poil ou bourre. Cette opération est effectuée dans des cuves appelées "plains".

Ensuite, pour obtenir des cuirs “plaqués”, utilisables pour les semelles, bottes par les cordonniers, le tanneur procède à un coudrement plus rapide, et pour obtenir des cuirs "en croûte" ou "tannés" à usage plus fin, sellerie, fourreau d'épée, malle, il coudre avec plus de tan et de temps, ce dernier pouvant atteindre 18 mois pour une bonne qualité.
Le coudrement se fait avec du tan, obtenu avec l'écorce du chêne, hachée et moulue sur un moulin à tan.


On verse peu-à-peu & très-doucement le long des bords d’une cuve, de l'eau un peu plus que tiède en assez grande quantité pour échauffer le tout, ensuite on jette pardessus plein une corbeille de tan en poudre ; il faut bien se donner de garde de cesser de remuer les cuirs en tournant, autrement l'eau & le tan pourraient les brûler ; cette opération s'appelle coudrer les cuirs, ou les brasser pour faire lever le grain ; après que les cuirs ont été ainsi tournés dans la cuve pendant une heure ou deux plus ou moins, suivant leur force & la chaleur du coudrement ; on les met dans l'eau froide pendant un jour entier, on les remet ensuite dans la même cuve & dans la même eau qui a servi à les rougir, dans laquelle ils restent huit jours : ce tems expiré on les retire, on les met dans la fosse, & on leur donne seulement trois poudres de tan dont la premiere dure cinq à six semaines, la seconde deux mois, & la troisième environ trois. Tout le reste se pratique de même que pour les cuirs forts.


Ces cuirs ainsi apprêtés, servent encore aux Selliers. Les peaux de veaux reçoivent les mêmes apprêts que ceux des vaches & chevaux qu'on a mis en coudrement, cependant avec cette différence que les premiers doivent être rougis ou tournés dans la cuve plus de temps que les derniers. Quand les cuirs de chevaux, de vaches & de veaux ont été plamés, coudrés & tannés, & qu'on les a fait sécher au sortir de la fosse au tan ; on les appelle cuirs ou peaux en croute, pour les distinguer des cuirs plaqués, qui ne servent uniquement qu'à faire les semelles des souliers & des bottes.
Les peaux de veaux en coudrement servent aux mêmes ouvrages que les cuirs des vaches qui ont eu le même apprêt ; mais elles servent à couvrir les livres, à faire des fourreaux d'épée, des étuis & des gaines à couteaux, lorsqu'elles ont été outre cela passées en alun.
Les peaux de moutons, béliers ou brebis en coudrement qu'on nomme bazannes, servent aussi à couvrir des livres, & les Cordonniers les emploient aux talons des souliers & des bottes pour les couvrir.
Enfin le tanneur passe encore en coudrement & en alun, des peaux de sangliers, de cochons ou de truies ; ces peaux servent à couvrir des tables, des malles & des livres d'église.
Pour obtenir les cuirs les plus fins, il faut ensuite l’intervention du corroyeur.
Les outils du tanneur sont peu nombreux : de grandes tenailles, un couteau, nommé couteau de rivière, qui sert à ébourer ; un autre pour écharner qui diffère peu du premier ; de gros ciseaux, autrement nommés forces ; le chevalet, & la quiosse ou queue.
Puis les peaux de bœufs et de vaches qui servent aux cordonniers pour les empeignes, les semelles des souliers & les bottes, aux selliers pour les selles, & aux bourreliers pour les harnois des chevaux, sont traitées en coudrement c'est à dire trempées dans une solution de noix de galle.

Les cuirs de veaux en coudrement ou à l'alun ; les veaux en coudrement servent aux mêmes usages que les vaches ; ceux qui sont passés en alun servent aux couvertures des livres, &c.
(Encyclopédie de Diderot et d'Alembert )