Creully sur Seulles
Creully sur Seulles et ses environs, des villages aux multiples histoires
Creully - 1881 - Les enfants indigents.
1832 - Creully - La fleur de la discorde
C’est dans les colonnes du Pilote du
Calvados que l’on découvre, avec un mélange d’indignation et de curiosité,
le récit d’un incident qui agita, un dimanche de juin 1832, la paisible
bourgade de Creully. Le 24 juin, précisément, alors que le soleil de cette fin
de printemps baignait les ruelles pavées d’une lumière dorée, la procession du
Saint-Sacrement s’avançait solennellement à travers le bourg, encadrée par les
membres de la garde nationale, fiers et droits sous leurs uniformes. Les
fidèles, recueillis, suivaient le cortège sacré, tandis que les cloches de
l’église résonnaient dans l’air, mêlant leur carillon aux murmures de la foule.
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| La bannière incriminée |
Cependant, ce qui surprit davantage encore les esprits, ce fut l’attitude du maire de Creully, Jacques Morice, présent ce jour-là parmi les notables accompagnant la procession. Comment cet homme, dont la fonction exigeait une vigilance de tous les instants, avait-il pu demeurer si étrangement indifférent à ce qui frappait pourtant tous les regards ? Fallait-il croire qu’il n’avait rien vu, ou bien, plus troublant encore, qu’il avait choisi de fermer les yeux ? « Nous supposons, » écrit avec une pointe d’ironie le chroniqueur du Pilote, « que ces emblèmes de la dynastie déchue frappaient tous les regards, excepté les siens. » Une distraction bien étrange, en vérité, pour un magistrat dont le devoir était de veiller au respect des lois et des symboles de la République.
La question, dès lors, se posa avec insistance : le maire avait-il, après coup, ordonné que ces signes, « plus condamnés que jamais », fussent retirés et détruits ? Car il ne fallait pas oublier que, dans l’Ouest comme dans le Midi de la France, ces fleurs de lys n’étaient pas de simples reliques du passé. Elles étaient devenues, pour certains, des étendards de rébellion, des appels sourds à la révolte contre l’ordre nouveau. « Tel était son devoir, » rappelle le journal avec gravité, « et s’il a négligé de le remplir, nous lui rappellerons qu’il lui est tracé, à lui comme à tous les magistrats civils, par les circulaires émanées à cet égard de l’autorité supérieure. » Ainsi, au-delà de l’anecdote, c’est toute une
époque qui se dessine à travers ces lignes : une époque de tensions, où chaque
symbole, chaque geste, pouvait enflammer les cœurs et raviver les querelles
d’un passé qui refusait de s’éteindre.
"Ma Rivière" un film de 1956 - Vous pouvez le visionner chez vous.
Pierre Salez, habitant des bords de la Seulles à Creully, nourrissait une passion dévorante pour le septième art. L’année 1956 marqua un tournant dans sa vie, lorsqu’il osa saisir sa caméra pour immortaliser, dans un film intimiste, les méandres de cette rivière qui serpentait au cœur de son village natal.
Extraits
Avec l'autorisation de François, son fils, ce film "Ma rivière" est archivé aux Archives départementales du Calvados.
Extraits
Voici le lien qui vous permettra de le visionner: https://archives.calvados.fr/ark:/52329/q20p98rmjgbk
Creully sur Seulles - Bayeux. Le cavalier jouant du cor.
Après quelques recherches, je me suis souvenu que dans la cathédrale de Bayeux, non loin de Creully, des dallages avaient été étudiés dans la salle nommée : capitulaire.
À l’extrémité de la salle capitulaire de la cathédrale de Bayeux se trouve une marche d’environ un mètre de largeur. Sa contre-marche, haute de dix-huit centimètres, est recouverte de cinquante-quatre carreaux émaillés représentant une scène de chasse à courre. Grâce à leur position verticale, ces carreaux sont
parfaitement conservés. On y distingue dix motifs différents : des cavaliers, dont certains sonnent du cor, ainsi qu’un varlet — jeune noble au service d’un seigneur, où il apprenait l’art des armes. Un cerf, retenu par ses bois dans le feuillage, et un sanglier, semblant tout renverser sur son passage, animent la scène. Des lévriers poursuivent les cerfs et les sangliers.
Ces carreaux, de forme carrée (12 cm de côté pour 3 cm d’épaisseur), présentent un fond brun orné de dessins jaunes ou un fond jaune rehaussé de motifs rouges. Ils étaient fabriqués au Molay, sur des terres appartenant à la famille Bacon. Dès le XIIIe siècle, comme le rapporte l’abbé Béziers, des archives mentionnent ces poteries, dont la production perdura jusqu’au XVIIIe siècle. Aujourd’hui, les anciens se souviennent de ce lieu porte toujours le nom de « poterie du Molay ». C’est de cet atelier que proviennent tous ces dallages si remarquables. Une fois les dessins réalisés, ils étaient reproduits en série et destinés à la vente, ce qui explique leur présence dans de nombreuses anciennes demeures de Bayeux.
Sources :Les Carrelages émaillés du Moyen-Age et de la Renaissance ; précédés de l'histoire des anciens pavages par M. Émile - Edward Impey le château de Creully - Statistique monumentale de A. de caumont
Creully-sur-Seulles, des murs qui accueillent une nouvelle vie...
Ou plutôt, trois nouvelles vies ! Une épicerie, une boucherie et une poissonnerie ont en effet investi les lieux d’un ancien atelier de serrurerie, apportant avec elles une belle énergie et un renouveau bienvenu.
La Nuit Sanglante de Creully : Le martyre d’Antoine Monin
Au cœur des tourmentes révolutionnaires, alors
que la France se déchirait entre les idéaux républicains et les loyautés
monarchiques, une ombre de révolte s’étendait sur les terres de l’Ouest. La
Chouannerie, cette insurrection farouche, mêlant ferveur catholique et
attachement viscéral à la couronne, embrasa les campagnes de Bretagne, du
Maine, de l’Anjou et de Normandie. Dans ces contrées, les chouans, ces
combattants de l’ombre, menaient une guerre sans merci, une guérilla sournoise
où chaque bosquet, chaque village, pouvait devenir le théâtre d’une embuscade.
Même les cantons paisibles de Normandie, jusqu’à l’est du Calvados, furent le
théâtre de ces luttes sanglantes.
En cette année 1795, sous le Directoire, les
commissaires du pouvoir exécutif incarnaient l’autorité centrale dans les
provinces. Ces hommes, envoyés par Paris, veillaient à l’application des lois,
surveillaient les administrations locales, et représentaient, souvent au péril
de leur vie, la main ferme du gouvernement. Antoine Monin, commissaire du
canton de Creully, était l’un d’eux.
La nuit du 9 Nivôse an IV
La lune, pâle et froide, éclairait à peine les
ruelles endormies de Creully lorsque, dans la nuit du 30 décembre 1795, un
silence lourd s’abattit sur la maison d’Antoine Monin. Minuit approchait.
Soudain, des ombres silencieuses, armées jusqu’aux dents, encerclèrent la
demeure. Une troupe de chouans, certains à pied, d’autres à cheval, s’était
rassemblée dans l’obscurité. D’un côté, ils escaladèrent les murs du jardin,
grimpant avec l’agilité de prédateurs, avant de se glisser dans la cour par le
presbytère voisin. De l’autre, des coups sourds retentirent : des haches
s’abattaient sur la porte donnant sur la rue, qui céda bientôt sous la violence
des assaillants.
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| La parcours des assaillants |
Antoine Monin, maître des lieux, se présenta le premier devant eux. À peine eut-il le temps de croiser leurs regards que des coups de feu claquèrent, suivis du sifflement des sabres et des baïonnettes. Il s’effondra, transpercé, le corps déchiré par la lame et le plomb. Dans un souffle, il murmura, comme un dernier adieu au monde : « Je suis mort ! »
Ces mots, prononcés dans l’agonie, résonnèrent
comme un glas dans la nuit. Sa mère, une vieille femme de soixante-dix hivers,
ne put retenir son désespoir. « Ah ! Vous m’abîmez, mon pauvre fils ! »
s’écria-t-elle, la voix brisée par l’horreur. Mais les chouans, impitoyables,
ne lui laissèrent pas le temps de pleurer. Elle subit le même sort que son
enfant, fauchée par la même rage meurtrière.

C'est au premier étage que le drame eut lieu.
Monin, blessé à mort, tenta de se traîner jusqu’à
sa chambre, laissant derrière lui une traînée de sang sur le sol. Les
assaillants, déterminés à achever leur œuvre, exigèrent de sa fille un fusil.
Tremblante, sous la menace, elle leur tendit l’arme fatale. Sous ses yeux
horrifiés, son père, déjà couvert de blessures, reçut le coup de grâce. Autour
de lui, six enfants, figés par la terreur, assistèrent à la scène. L’aîné, âgé
de seulement seize ans, échappa de justesse à la mort : un coup de fusil, tiré
à bout portant, le manqua d’un cheveu.
L’Innocent et le Coupable
Dans les jours qui suivirent, les soupçons se
portèrent un instant sur François Le Lubois, un jeune homme de dix-huit ans,
fils du juge de paix. La veille du drame, il avait confié à un tailleur du
bourg : « Je sais que les chouans viendront à Creully sous peu. » «
Ils sont donc nombreux ? » avait demandé l’homme, intrigué. « Oh ! Oui,
il y en a bien un mille dans la contrée, » avait-il répondu, sans mesurer
la portée de ses paroles.

C'est au premier étage que le drame eut lieu.
Mais Le Lubois put prouver son innocence. Un
alibi solide le disculpa, et il fut relâché. En revanche, l’un des chouans fut
reconnu par la fille de Monin : Jean-Baptiste Ameline, fils aîné d’un meunier
d’Amblie. Ce soir-là, il portait des moustaches postiches, comme pour
dissimuler son visage sous un masque de trahison.
La cause d’une mort annoncée
Antoine Monin n’était pas un homme ordinaire.
Maire de Creully et commissaire du Directoire exécutif, il avait récemment
dénoncé deux déserteurs. Pire encore, il passait pour avoir transmis au
département la liste des jeunes gens de la première réquisition, ces fils de la
terre arrachés à leurs foyers pour servir la République. Ce fut là, sans doute,
la cause secrète de sa perte. Les chouans, assoiffés de vengeance, avaient fait
de lui une cible.
Fils d’Antoine Monin, ancien bas officier de
dragons, il était l’héritier d’une lignée marquée par l’honneur. Son père,
décédé à soixante-quatre ans, avait été le dernier à reposer dans l’ancien
cimetière de Creully, entre les halles et l’entrée du château, le 14 avril
1787. Désormais, les Monin gisaient ensemble dans le cimetière de la commune,
sous une pyramide de granit quadrangulaire, dressée comme un défi silencieux au
temps. Les plaques qui portaient jadis leurs noms et les dates de leur passage
sur cette terre avaient disparu, emportées par les outrages des années. Mais
leur mémoire, elle, demeurait, gravée à jamais dans le marbre sanglant de
l’Histoire.
Épilogue : Une nuit qui ne s’efface pas
Ainsi s’éteignit, dans la violence et l’injustice, la vie d’Antoine Monin. Son histoire, tragique et poignante, rappelle les heures les plus sombres de la Révolution, où la peur et la haine dictèrent le destin des hommes. Creully, ce bourg paisible, garda longtemps la trace de cette nuit maudite, où la folie des hommes fit couler le sang des innocents. Et si les pierres des vieilles maisons ne parlent plus, les murmures du vent, parfois, semblent encore porter les derniers mots d’un père mourant : « Je suis mort ! »
Creully sur Seulles - La pompe, seul vestige de 1944

L'eau puisée dans le bief de la Seulles était acheminée avec des tuyaux également récupérés dans le matériel militaire.

Le tragique destin du sieur Leroux de Graye sur mer.
Ce matin-là, le 9 février de l’an de grâce 1839, alors que l’aube à peine naissante étendait ses doigts pâles sur les grèves désertes de Graye-sur-Mer, près de Courseulles, le sieur Leroux, modeste fermier au service de Monsieur de Gaumont, s’aventura sur les sables encore humides des pleurs de la nuit. L’homme, robuste et laborieux, avait pour mission d’y puiser ces grains dorés que la terre et la mer, dans un éternel combat, abandonnent parfois aux rivages. Six heures sonnaient à l’horloge du clocher lointain lorsque, d’un pas résolu, il engagea sa charrette et ses cinq chevaux, fiers et vigoureux, sur la plage endormie.
Hélas
! Qui donc aurait pu pressentir le funeste destin qui guettait ce pauvre
travailleur ? Le flot, traître et silencieux, s’était insinué entre les dunes,
tel un voleur dans la nuit. Pendant qu’il s’affairait, courbé sous le poids de
sa tâche, à remplir sa charrette du sable nécessaire aux besognes de la ferme,
la marée, sournoise, montait, montait encore, coupant peu à peu toute retraite.
Un courant perfide, né des caprices de l’océan, avait fait de la plage une île
éphémère, un piège mortel où l’homme, sans le savoir, s’était lui-même enfermé.
Quand
enfin il releva la tête, essuyant la sueur de son front buriné par les vents
salés, ce ne fut plus le chemin familier qu’il aperçut, mais un mur d’écume,
une barrière liquide et infranchissable. Autour de lui, l’eau, froide et
impitoyable, gagnait du terrain, avide de sa proie. Le sieur Leroux, le cœur
battant à se rompre, comprit alors l’horreur de sa situation. « Mon Dieu !
» murmura-t-il, les yeux écarquillés d’effroi, « comment ai-je pu ne
point voir le danger ? » Mais il était trop tard. Personne, en cette heure
matinale où le monde semblait encore plongé dans les bras du sommeil, ne
pouvait entendre ses appels désespérés. Pas une âme ne foulait le sable à cette
heure où les pêcheurs regagnaient à peine leurs chaumières et où les premiers
rayons du soleil se reflétaient, ironiques, sur les flots déchaînés.
L’homme
ne savait point nager. Cette simple vérité scellait son sort. « À l’aide !
» cria-t-il, la voix brisée par l’angoisse, tandis que les vagues, telles
des bêtes affamées, léchaient déjà les roues de sa charrette. « Y a-t-il
quelqu’un ? Au secours, pour l’amour du Ciel ! » Mais ses paroles se
perdirent dans le mugissement du vent et le grondement sourd des lames qui, une
à une, s’élevaient, implacables, réduisant son refuge à chaque instant.
Chaque
vague, en se brisant sur le rivage, semblait lui chuchoter : « Ta fin est
proche. » Et chaque fois, le niveau des eaux montait, inexorable, comme
une horloge comptant les dernières secondes d’une existence. Il tenta de
rassurer ses chevaux, dont les naseaux fumants trahissaient une terreur égale à
la sienne. « Doucement, mes braves, doucement… » Mais les bêtes,
sentant l’approche de la mort, hennissaient, se cabraient, rendant son calvaire
plus insupportable encore.
Que
pouvait-il faire, lui, simple mortel, face à la colère de Neptune ? Aucun
secours ne viendrait. Personne ne viendrait briser les chaînes que la mer lui
avait jetées. Il vit alors, dans un éclair de lucidité cruelle, la mort
s’avancer vers lui, vêtue des atours sombres de l’océan, inéluctable,
inévitable. « Est-ce donc ainsi que doit s’éteindre ma vie ? »
songea-t-il, tandis que les vagues, toujours plus hautes, commençaient à lécher
ses bottes, puis ses genoux, puis sa taille.
L’horreur
de sa situation dépassait tout ce qu’un esprit humain pouvait concevoir. L’eau
glacée lui serrait la poitrine, lui volait son souffle, tandis que ses doigts,
crispés sur le bois rugueux de la charrette, blanchissaient sous l’effort vain
de résister. « Seigneur, ayez pitié de mon âme… » pria-t-il, les
larmes mêlées aux embruns. Mais le ciel, indifférent, demeurait de marbre.
Et
quand enfin les flots, dans un ultime assaut, engloutirent l’homme, sa
charrette et ses malheureux chevaux, il ne resta plus, sur la plage déserte,
que le silence — ce silence lourd et solennel qui suit toujours les grands
drames, et que seul le ressac venait troubler, comme pour effacer jusqu’au
souvenir de cette vie arrachée trop tôt.
Creully (Creully sur Seulles) - Il meurt dans le brasier d'une meule de foin.
En ce mois de septembre 1848, alors que les feuilles commençaient à peine à se parer des teintes dorées de l’automne, un drame d’une violence inouïe vint frapper le paisible bourg de Creully. Un incendie, aussi soudain que dévastateur, s’abattit sur les terres laborieuses, semant la désolation et la terreur dans le cœur de ses habitants. Les langues de feu, avides et impitoyables, léchèrent le ciel avec une fureur infernale, réduisant en cendres les fruits
d’une année de labeur. Trois meules immenses, symboles de la sueur et de l’espoir des paysans, furent englouties par ce brasier monstrueux : deux d’entre elles, composées de foin et de chaume de colza, et une troisième, colossale, renfermant près de six mille gerbes de blé, propriété du sieur Lecoq, cultivateur respecté de la région. En quelques instants, ce qui devait nourrir les familles pendant les longs mois d’hiver ne fut plus qu’un amas de braises fumantes, un rêve consumé par la fournaise.Mais c’est dans
l’adversité que l’âme humaine révèle sa grandeur. Et ce jour-là, les habitants
de Creully répondirent à l’appel du devoir avec une promptitude et un courage
qui forcent l’admiration. Hommes, femmes, enfants, tous accoururent, le visage
marqué par l’angoisse, les mains tremblantes mais déterminées, pour tenter
d’endiguer la marche destructrice des flammes. Leurs cris se mêlaient au
crépitement sinistre du feu, leurs seaux d’eau semblaient dérisoires face à
l’ampleur du désastre, et pourtant, aucun ne recula. Leur dévouement, aussi pur
que désintéressé, illumina cette nuit de cauchemar d’une lueur d’humanité.
Parmi ces âmes
héroïques, un homme se distingua par un acte de bravoure qui devait lui coûter
la vie. Jean-Louis Massier, un
ouvrier menuisier originaire de Bayeux, venu prêter ses bras à
Creully, aperçut la meule de foin, la plus imposante et la plus menaçante de
toutes. Elle se dressait telle une tour de paille, prête à s’effondrer et à
propager l’incendie jusqu’aux premières maisons du bourg. Sans hésiter, sans
songer à sa propre sécurité, il s’élança vers elle, comme poussé par une force
supérieure. À peine avait-il atteint son sommet que, sous ses pieds, la
structure, rongée par les flammes, céda dans un grondement sourd. La meule
s’affaissa, entraînant dans sa chute le malheureux Massier, qui disparut dans
le cœur même de l’enfer. Les témoins, pétrifiés d’horreur, entendirent à peine
son dernier cri étouffé par le rugissement du feu. Malgré les efforts
désespérés de ses compagnons, qui se précipitèrent pour le sauver, rien ne put
arracher son corps aux griffes de la fournaise. Quand enfin on parvint à le
retirer des décombres, il n’en restait qu’une dépouille méconnaissable, un
témoignage muet et poignant de son sacrifice.
Le sort ne se contenta
pas d’une seule victime. Jean Binet, conducteur
d’une des voitures reliant Creully à Caen, fut lui aussi happé
par la voracité des flammes. On le retira, vivant mais à peine, de cet abîme de
feu. Son visage et le haut de son corps portaient les stigmates de sa bravoure
: des brûlures si profondes et si étendues qu’elles semblaient avoir marqué sa
chair à jamais. Les médecins, le visage grave, murmurèrent des paroles
d’espoir, mais tous savaient que la route vers la guérison serait longue et
douloureuse. Pourtant, dans ses yeux fiévreux, une lueur de vie persistait,
comme pour rappeler que le courage, parfois, triomphe de la mort elle-même.
Un autre Creullois,
dont le nom ne nous est pas parvenu, fut également touché par le brasier, mais les cieux, cléments
envers lui, lui épargnèrent le pire. Ses blessures, bien que
douloureuses, n’étaient que légères en comparaison du sort de ses compagnons.
Ainsi, en cette
journée funeste, Creully pleura ses héros
et ses rêves consumés. Les flammes, enfin domptées, ne laissèrent
derrière elles que des cendres et des souvenirs de bravoure. Et tandis que le
soleil se couchait sur le bourg endeuillé, une question résonnait dans l’esprit
de tous : comment oublier ceux qui, sans hésiter, avaient offert leur vie pour
sauver celle des autres ?
Creully (Creully sur Seulles) - Les douches municipales de Creully.
La foire de Saint Gabriel de 1638 (Creully sur Seulles)
Elles avaient lieu une ou plusieursfois par an et rassemblaient les paysans, les artisans et les marchands venus vendre ou acheter toutes sortes de produits : animaux, outils, vêtements, nourriture ou tissus.
Mais les foires n’étaient pas seulement des lieux de commerce. C’était aussi un moment de fête et de rencontre. On y écoutait de la musique, on assistait à des spectacles, et les habitants des villages voisins s’y retrouvaient.
Les foires animaient la vie rurale et permettaient aux habitants de gagner de l’argent et d’échanger des nouvelles. Elles faisaient partie du rythme de vie traditionnel des campagnes avant l’arrivée des grands marchés et du commerce moderne.
Je vous invite à retourner dans le passé; plus précisemment en 1638 dans la petite localité de saint Gabriel connue pour son prieuré.
Un document, conservé aux archives départementales du Calvados, présentel'organisation, les marchands et les artisans présents. J'ai essayé de déchiffrer les noms des métiers.
Voyez la liste ci-dessous.
Crocher (crocheteur)
Appelé également « portefaix », il utilisait des crochets pour soulever les
colis. Un porteur de fardeaux.
Boullenger
Parfois nommé « bollengier », il préparait et cuisait des pains dont le
poids et le prix étaient fixés par un magistrat. L’équivalent de nos boulangers
actuels.
Bouchera
Homme que nous appelons aujourd’hui « boucher » : il abattait lui-même le
bétail et vendait ensuite la viande au détail.
Cuisiniera
Désignait souvent une domestique cuisinière attachée à une maison
particulière.
Diappera (drapier)
Fabriquait ou vendait du tissu (lin, laine, coton), comme des draps.
Chappellier
Fabriquait ou vendait des chapeaux (en feutre, paille, tissu, etc.).
Mesnuissiers
Construisait le mobilier (tables, chaises, etc.).
Cribleur
Fabriquait des cribles, cercles de bois sur lesquels étaient tendues des
peaux percées.
Cordonniera
Fabriquait, vendait et réparait des chaussures.
Lanterniera
Fabriquait des lanternes.
Escrinier (écrinier)
Fabriquait des écrins, des caisses, et parfois des cercueils.
Merciera
Vendait du matériel concernant la couture et du tissu.
Barillier
Fabriquait des barils et des tonneaux.
Savettiers
Fabriquait et réparait des souliers.
Vendeur de toile
Vendait de la toile.
Lanterniers
Fabriquait des lanternes ou était chargé d’allumer les lanternes publiques.
Bourlier (Bourrelier)
Façonnait les équipements des attelages pour les chevaux et les bœufs.
Chauderonnier
Fabriquait et vendait des ustensiles de chaudronnerie.
Quincailler
Vendait des ustensiles en métal.
Blanchisseur
Désignait parfois l’artisan spécialiste du blanchiment des maisons à la
chaux.
Peussier (peaussier)
Préparait les peaux pour divers usages et les vendait.
Vendeurs de bas et lingette
Vendait des effets pour l’habillement des dames (bas, linge).
Tavernier
Tenancier de taverne, où l’on vendait le vin « au pot ».
Traileurs (Bracier)
Personnes qui louaient leurs services pour les tâches liées à la terre ou à
la forêt.Autre document pour la foire de Saint Gabriel de 1616
Le curé d’Arromanches et la chaire d’Asnelles
Dans le modeste bourg d’Arromanches, niché au creux des
vagues et des brises marines, résidait un curé dont la renommée de prédicateur
transcendait les frontières de la petite localité.
Ce dimanche 7 juillet 1833, l'église Saint-Martin
d’Asnelles, avec sa nef baignée de lumière et son chœur empreint de solennité,
s'apprêtait à accueillir un événement des plus remarquables. Le curé, drapé
dans l'aura de sa sagesse, avait été convié à y prononcer un sermon depuis la
chaire de bois, vieille sentinelle sculptée, témoin silencieux des siècles
passés, située à gauche de la nef, non loin du chœur.
Eglise d'Asnelles
Les cloches de l'église, dans leur élan frénétique,
semblaient vouloir fendre l'air de leurs vibrations, appelant les fidèles et
les moins croyants à se rassembler. Ce jour-là, même les agnostiques, poussés
par une curiosité insatiable, avaient trouvé place parmi l'assemblée, avides
d'entendre ce sermon annoncé comme inspiré par le Saint-Esprit lui- même.
L'église, dans son ensemble de pierres et de bois, n'avait jamais connu
pareille affluence.
L'abbé Rémy, enveloppé dans sa chasuble brodée de fils
d'or et d’argent, s'éleva lentement vers la chaire, cette pièce de bois
sculpté, vestige d'une époque où même les vers hésitaient à s'attaquer au chêne
béni. Depuis vingt minutes, il captivait un auditoire nombreux et attentif,
posant les fondations solides de l'église catholique avec une éloquence qui,
bien que parfois interminable, faisait de lui un homme aussi dévoué que redouté
pour ses longs discours.
La corpulence du prédicateur, jointe à la chaleur de
son débit et à la gestuelle qui accompagnait ses paroles, ajoutait une
dimension presque théâtrale à son sermon.
— Qu'ils
prennent corps, bien, honneur, femme et enfants ; laissons-les faire, ils n'y
gagneront rien. Le Royaume doit nous rester ! S’exclama-t-il, s'adressant à ses
ouailles attentives.
— Il nous
restera, ajouta-t-il avec une ferveur grandissante, le Royaume de Dieu sur la
terre, dans l'abaissement, dans le dénuement, dans l'opposition peut- être ;
mais certainement un jour dans le ciel, dans la gloire infiniment excellente de
l'éternelle béatitude de Jésus-Christ.
— Voici
l’Esprit, mes bien-aimés, dont l’assistance nous est nécessaire si nous voulons
travailler dignement à l’édification de l’Église de Dieu...
— Les bases de notre église sont indestructibles.
—Mais au
moment précis où il leva les bras au ciel pour condamner l’orgueil des hommes
qui s’élèvent trop haut, un craquement sourd, semblable à un grondement
céleste, retentit dans l'église.
Les paroissiens, saisis d'effroi, échangèrent des
regards interrogateurs, cherchant en vain l'origine de ce bruit sinistre. La
réponse ne se fit pas attendre : un nuage de poussière s'éleva soudain sous la
chaire, et leur curé bien-aimé disparut de leur vue.
Ce ne fut pas le cri du religieux qui se fît entendre,
mais celui d'une paroissienne, sérieusement blessée par l'incident. L'homme de
Dieu, se reprenant avec une dignité admirable, déclara d'une voix ferme :
— Mes
frères, le Seigneur a parlé. Il préfère l’humilité à la hauteur. Désormais, je
prêcherai du sol.
Rameau de pommier de Noël, rameau d’espérance
La nuit de Noël étendait son manteau d’étoiles sur les campagnes normandes endormies, et le gel argentait les branches des pommiers comme une bénédiction discrète. Dans les hameaux perdus, où les traditions se chuchotent de génération en génération, les jeunes filles aux joues rosies par le froid et l’espoir revenaient de la messe de minuit, le cœur battant à l’unisson des cloches lointaines. Leurs doigts gourds effleuraient les rameaux des arbres, et chacune d’elles en choisissait un, qu’elle glissait dans une fiole d’eau pure, suspendue ensuite à sa fenêtre comme une offrande au destin. « Si un seul bourgeon s’ouvre avant Pâques, disait la légende, l’année verra naître un amour. » On nommait cela une Pâque fleurie, ce fragile présage où la nature elle-même semblait conspirer en faveur des rêves les plus secrets.
Parmi
les ombres mouvantes d’un château, forteresse médiévale, près de Caen, vivait
Pauline, une jeune Bretonne au visage pâle et aux yeux clairs comme les
ruisseaux de son pays. Son pas était léger, sa voix douce, et son âme aussi
pieuse que celle d’une sainte. Mais le sort, en sa cruauté, lui avait imposé
une bosse, ce fardeau invisible qui alourdissait chaque regard posé sur elle.
Les autres servantes la toisaient, mi-amusées, mi-méprisantes, et Pauline,
résignée, portait sa différence comme une pénitence. Pourtant, en son for
intérieur, elle gardait intacte la flamme d’un espoir têtu.
Cette
nuit-là, tandis que ses compagnes, insouciantes, regagnaient leurs chambres en
riant, elle s’attarda sous les pommiers noirs, leurs silhouettes découpées dans
la lune comme des sentinelles veillant sur les rêves. D’un geste furtif, elle
détacha un rameau, le serra contre sa poitrine et murmura une prière. «
Seigneur, si Vous existez, faites que cette branche fleurisse… »
Puis, le cœur battant, elle la déposa dans une fiole qu’elle déposa près de la
fenêtre de sa chambre, comme un secret confié à la nuit.
Mais
les murs ont des oreilles, et les cœurs légers aiment à se repaître des
faiblesses d’autrui. Une langue venimeuse divulgua son geste, et bientôt,
l’office entier se gaussa de la « folle bossue » et de sa crédulité. «
Une Pâque fleurie ? Pour elle ? » Les rires claquaient comme des
fouets, et Pauline, les joues brûlantes, feignait de ne pas entendre. Elle
priait, encore et toujours, les mains jointes, les yeux levés vers le rameau
qui refusait de s’éveiller.
Le
samedi saint, alors que l’espoir de Pauline s’étiolait comme la branche dans
son eau, un des jardiniers, complice d’une farce cruelle, substitua au rameau
fané une tige constellée de fleurs roses, aussi artificielles que les sourires
qui allaient bientôt se moquer d’elle. Quand, au matin, elle découvrit le «
miracle », son visage s’illumina d’une joie si pure, si radieuse, qu’on aurait
cru voir un ange descendre sur terre. « C’est un signe ! »
s’exclama-t-elle, les yeux brillants, serrant contre elle le bouquet comme une
preuve de la clémence divine.
Mais
les moqueurs guettaient. À peine eut-elle franchi le seuil de l’office que les
éclats de rire explosèrent, les quolibets pleuvaient, et les regards se firent
plus durs que la pierre. « Regardez-la, la bossue ! Elle croit
encore aux contes ! » Les larmes montèrent aux yeux d’Pauline,
grosses, silencieuses, roulant sur ses joues comme des perles trahies. C’est
alors que la porte s’ouvrit, et la châtelaine apparut, son visage noble
empreint d’une colère froide. « Assez, » dit-elle d’une
voix qui fit taire les rires. La lingère, honteuse, lui avait tout raconté : la
cruauté du jeu, la naïveté de Pauline, et cette foi inébranlable qui, malgré
tout, persistait.
S’avançant
vers la jeune fille, la dame du château prit délicatement le rameau fleuri et y
enroula un billet de mille francs, avant de le lui tendre avec une gravité
solennelle. « Pauline, » dit-elle, «
cette Pâque fleurie ne vous aura pas menti. Vous êtes une âme honnête, et le
bonheur vous est dû. Puisse cette dot vous ouvrir les portes d’un avenir où
l’on saura vous aimer comme vous le méritez. »
Les
jours qui suivirent virent le jardinier, honni pour sa participation à la
mystification, tenter de racheter sa faute en demandant la main de Pauline.
Mais celle-ci, avec une dignité qui surprit jusqu’à ses bourreaux, refusa
poliment. « Mon cœur, » murmura-t-elle,
« a déjà choisi un autre chemin. »
Et
c’est ainsi que Pauline, la bossue au sourire timide, devint la preuve vivante
que les miracles existent — non pas dans l’éclat des fleurs trompeuses, mais
dans la résilience de ceux qui, malgré les railleries du monde, osent encore
croire en la douceur de la vie. Car parfois, il suffit d’un rameau, d’une
larme, et d’un peu de lumière pour que l’impossible devienne réalité.






















