Ces calendriers étaient parfumés par les marques de parfums des fournisseurs des coiffeurs.
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| La vitrine du salon de notre coiffeur. |
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| Le salon sur la place de Creully. |
Dans les campagnes de la plaine de Caen, les vieilles croyances avaient la
vie dure. Malgré le chemin de fer qui sillonnaient désormais le pays de Caen à
Cherbourg et les journaux qui proclamaient les progrès du siècle, les habitants
continuaient à écouter les histoires que l'on racontait au coin du feu. Parmi
elles revenait sans cesse celle d'un mystérieux loup-garou qui, disait-on,
rôdait dans les chemins creux et les vergers à la tombée de la nuit.
Les anciens affirmaient l'avoir aperçu. Les plus jeunes juraient avoir
entendu ses cris lugubres. Les femmes rentraient leur linge avant le
crépuscule, les enfants n'osaient plus s'attarder près des haies, et chacun
évitait de traverser seul les champs lorsque le soleil disparaissait derrière
les pommiers.
Cette rumeur finit par gagner toutes les communes voisines de Caen.
Or, un soir d'automne, alors que le ciel se teintait des dernières lueurs
du jour, un événement bien ordinaire allait donner naissance à l'une des plus
cocasses aventures qu'ait connues la plaine de Caen.
Dans une ferme voisine vivait un magnifique taureau. C'était un animal
paisible, puissant et fier, que son maître n'avait jamais eu besoin d'attacher.
Habitué à jouir d'une entière liberté, il allait et venait dans les prés,
docile comme un vieux cheval de labour.
Ce soir-là, une visite avait eu lieu à la ferme. Dans le va-et-vient des hommes, quelqu'un oublia de refermer la grande porte de l'étable.
Le taureau s'en aperçut aussitôt.
Peut-être sentit-il le parfum d'une vache paissant dans un champ voisin.
Peut-être céda-t-il simplement à l'envie d'une promenade nocturne. Toujours
est-il qu'il franchit tranquillement le seuil et s'engagea sur le chemin.
Ses lourds sabots faisaient résonner les pierres. De temps à autre, il
lançait un profond mugissement qui roulait dans la campagne comme un grondement
lointain.
C'est précisément ce beuglement qui allait mettre le feu aux poudres.
Un homme, déjà gagné par les récits fantastiques qui circulaient depuis
plusieurs semaines, dressa soudain la tête.
— Le loup-garou ! cria-t-il d'une voix étranglée.
Le mot venait d'être lancé.
Il traversa le village avec une rapidité prodigieuse.
En quelques minutes, chacun était persuadé que le monstre était revenu.
Les portes claquèrent. Les volets se fermèrent. Puis, presque aussitôt, les
plus courageux sortirent pour organiser la chasse.
On vit accourir des hommes armés de vieux fusils, de fourches, de broches, de bâtons
Les femmes n'étaient pas en reste.
L'une serrait si fort son chapelet que ses doigts en blanchissaient.
— Que Dieu nous protège du malin !
Une autre, plus exaltée encore, déclara devant toute l'assemblée :
— Si mon mari doit mourir cette nuit, je mourrai avec lui !
Pendant ce temps, le prétendu loup-garou poursuivait tranquillement sa
promenade, ignorant totalement l'émoi qu'il provoquait.
Lorsqu'il aperçut toute cette foule qui lui courait après, il se contenta
d'accélérer le pas.
La poursuite commença.
À travers les chemins, les prés humides et les talus, le taureau galopait
avec une étonnante agilité. Les chasseurs peinaient à suivre son allure.
Au milieu de cette agitation, un valet de ferme, dont les joues
trahissaient quelques verres de cidre de trop, tentait désespérément de ramener
chacun à la raison.
— Ne lui faites pas de mal ! répétait-il d'une voix presque suppliante.
Vous le connaissez tous ! Ce n'est pas une mauvaise bête !
Mais personne ne voulait l'entendre.
La peur est une conseillère bien peu raisonnable.
Les coups de feu éclatèrent dans la nuit.
Une première détonation.
Puis une seconde.
Enfin une troisième.
Les balles sifflèrent sans atteindre leur cible.
Alors l'un des chasseurs, impressionné par cette incroyable maladresse,
s'écria avec conviction :
— Il charme les fusils ! Les balles ne peuvent l'atteindre !
À cette déclaration, plusieurs reculèrent d'effroi. Voilà donc la preuve
que le monstre possédait des pouvoirs diaboliques !
Un homme, moins belliqueux que les autres, imagina pourtant une solution
plus diplomatique.
S'avançant de quelques pas, il cria vers l'animal :
Le taureau leva lentement la tête.
Il regarda un instant cette étrange assemblée d'hommes essoufflés qui
semblaient attendre une réponse.
Puis il reprit tranquillement son chemin.
Il n'avait manifestement aucune envie de comparaître devant les autorités
municipales.
Certains racontèrent plus tard qu'il avait même voulu arracher l'écharpe de
l'adjoint au maire. Mais ceux qui connaissaient réellement l'animal
s'empressèrent de rétablir la vérité : jamais ce brave taureau n'avait montré
la moindre agressivité.
Au matin du 18 avril 1856, le village de Sainte-Croix-Grand-Tonne s'éveilla comme à l'ordinaire. Pourtant, lorsqu'il poussa la porte de l'église, le sacristain eut immédiatement le sentiment que quelque chose n'était pas normal.
En avançant dans le sanctuaire, il découvrit les traces d'une intrusion.
Une fenêtre avait été forcée, l'un de ses panneaux ayant été brisé. Mais le
spectacle qui l'attendait à l'intérieur était plus inquiétant encore.
La sacristie elle-même n'avait pas été épargnée. Là encore, les malfaiteurs
avaient tenté de forcer la porte. Les nombreuses marques laissées dans le bois
allaient bientôt fournir aux enquêteurs de précieux indices.
Très rapidement, les soupçons se portèrent sur un homme du voisinage : Modeste-Prosper
Chuquet, âgé de quarante-quatre ans, journalier, déjà condamné à deux reprises
pour vol et récemment sorti de réclusion.
Sa maison se trouvait à peu de distance de l'église.
Mais un détail allait surtout attirer l'attention des enquêteurs.
Une échelle, abandonnée par les voleurs après leur expédition nocturne, fut
reconnue comme appartenant à Chuquet. Elle était habituellement rangée au fond
d'une cour, à l'écart des regards. La veille encore, elle s'y trouvait.
Comment cette échelle aurait-elle pu se retrouver près de l'église sans que
son propriétaire en sache quelque chose ?
L'affaire prit bientôt une tournure plus précise.
Près d'un jeu de quilles voisin, les voleurs avaient arraché un piquet. La
terre humide avait conservé leurs empreintes. Les enquêteurs comparèrent alors
les traces avec les chaussures de Chuquet.
La concordance était troublante.
Les semelles semblaient correspondre presque parfaitement aux empreintes
laissées sur le sol. Interrogé à ce sujet, Chuquet ne nia pas avoir marché à
cet endroit. Il prétendit seulement être venu le matin, après la découverte du
vol, poussé par la curiosité.
Mais les traces ne s'arrêtaient pas là. Elles se retrouvaient sur le
terrain séparant le jeu de quilles du jardin de Chuquet, puis jusque dans son
propre jardin.
Un autre indice allait encore renforcer les soupçons.
Chez Chuquet, les enquêteurs découvrirent un ciseau ébréché en trois
endroits. Lorsqu'ils le comparèrent aux marques laissées sur le tabernacle et
sur la porte de la sacristie, l'outil semblait correspondre avec une étonnante
précision.
Peu à peu, les éléments s'accumulaient.
Et certains faits remontant aux jours précédents prenaient soudain une
signification nouvelle.
Le 17 avril au soir, Chuquet avait envoyé sa fille coucher chez une voisine
sous un prétexte. Il avait également proposé à un sieur Lemaitre, alors malade,
de venir passer la nuit auprès de lui, avant de se raviser en expliquant qu'il
ne pourrait finalement pas lui rendre ce service dans la nuit du 17 au 18.
Vers minuit, il s'était encore rendu chez une débitante pour y chercher du
cidre. Là, il avait affirmé qu'il était occupé à garder le sieur Lemaitre.
Tous ces détails, qui auraient pu paraître insignifiants pris séparément,
devenaient particulièrement suspects lorsque l'on reconstituait les événements
de la nuit.
Car Chuquet n'était pas seul.
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| Le chaisier de Creully |
Interrogé sur son emploi du temps, Chuquet finit par reconnaître qu'il
avait passé la nuit avec ces deux hommes.
Les soupçons se portèrent alors également sur eux.
Puis survint le témoignage qui allait bouleverser l'affaire.
Le Loryer décida de parler.
Selon ses déclarations, quelques jours avant le vol, Chuquet lui avait
proposé de s'associer à lui et à Letresor pour cambrioler l'église.
Le soir du 17 avril, les trois hommes s'étaient retrouvés dans un cabaret
avant de se rendre chez Chuquet.
Le Loryer les avait suivis peu après.
Pendant que les deux autres pénétraient dans l'église, escaladant la
fenêtre et forçant les portes, le jeune homme était resté dehors pour faire le
guet.
La nuit devait être silencieuse autour de l'église.
À l'intérieur, les deux hommes s'affairaient autour du tabernacle. Le bois
résistait, mais leurs outils finirent par avoir raison de la serrure. Quelques
instants plus tard, les objets sacrés étaient emportés.
Extrait de l'acte de mariage de Jean-Baptiste Letresor le 04/10/1840 à Creully
Vers trois heures du matin, Chuquet et Letresor rejoignirent leur complice.
Ils lui racontèrent le résultat de leur expédition avant de se séparer.
Mais leur secret n'allait pas rester longtemps caché.
Les déclarations de Le Loryer furent confrontées aux autres indices
recueillis par les enquêteurs : l'échelle, les empreintes, les marques laissées
par les outils et les circonstances entourant la nuit du vol.
L'ensemble formait un faisceau de présomptions particulièrement lourd.
Quelques semaines plus tard, les trois hommes comparurent devant la Cour
d'assises du Calvados.
Dans la salle d'audience, Chuquet continua de nier les faits qui lui
étaient reprochés. Le Loryer, au contraire, maintint ses déclarations. Quant à
Letresor, il nia également avoir participé au cambriolage.
Les débats permirent au jury d'examiner séparément le rôle de chacun.
Au terme de l'audience, la décision tomba.
Chuquet fut déclaré coupable du vol sacrilège commis dans l'église de
Sainte-Croix-Grand-Tonne.
Il fut condamné à vingt années de travaux forcés.
En revanche, les charges retenues contre Letresor et Le Loryer ne furent
pas jugées suffisantes pour entraîner leur condamnation. Tous deux furent acquittés
et rendus à la liberté.
Ainsi s'acheva cette étrange affaire qui, pendant plusieurs semaines, avait
agité Sainte-Croix-Grand-Tonne et conduit jusqu'à la Cour d'assises les trois
hommes soupçonnés d'avoir, au cœur de la nuit, profané l'église du village.
Les plaques
de cocher, un patrimoine à sauvegarder
Levez les yeux aux entrées des villages, au coin
d'une maison ou au sommet d'un poteau de fonte : vous apercevrez peut-être une
plaque bleue aux lettres blanches, figée là depuis plus d'un siècle. C'est une
« plaque de cocher ».
Apposées à partir de 1835, à la suite de
circulaires des Ponts et Chaussées, ces plaques directionnelles en fonte
étaient fixées à environ trois mètres du sol, sur les façades des bâtiments,
aux carrefours et aux entrées des agglomérations. Elles indiquaient aux
voyageurs le nom de la commune, la classification du chemin, ainsi que les
directions et les distances vers les bourgs voisins. Leur hauteur n'était pas
anodine : elle permettait aux cochers, juchés sur le siège de leur diligence,
de lire les indications sans descendre de leur attelage — d'où leur nom.
Alors, à votre prochaine promenade dans Creully, prenez le temps de lever la tête : ces modestes plaques de fonte racontent, en lettres blanches sur fond bleu, l'histoire des voyageurs d'autrefois.
Dans les années 50 et 60, ma mère tenait un dépôt de produits laitiers de l'usine Paillaud voisine. Ce lieu de vente faisait partie de l'habitation. Un autre lieu de vente se trouvait rue de Caen ; il était tenu par madame Jeanne.
Le curé de l'époque, l'abbé Durand avait demandé à ma mère si elle était d'accord pour joindre au dépôt une bibliothèque afin de mettre à la disposition des creullois des livres et BD. Elle accepta ; ainsi naquit la première bibliothèque de Creully.
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| La flèche indique le passage où se situait le dépôt. |
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| Avec mes parents, nous habitions dans cette maison. |
On se souvenait encore, à Creully, de cette terrible journée du 17 novembre 1840, lorsque les flammes avaient dévoré près de quatre-vingts pour cent des maisons du bourg. En quelques heures, des rues entières n’étaient plus qu’un amas de ruines fumantes. Les familles, désemparées, avaient vu disparaître leurs maisons, leurs biens et parfois tout ce qu’elles possédaient.
Lorsque, enfin, le danger fut écarté, les pompiers s’étaient réunis pour prendre quelques rafraîchissements. Et le petit Denier, qui avait si courageusement travaillé à leurs côtés, fut naturellement invité à partager leur repas.
Ce jour-là, sans qu’il le sache encore, quelque chose venait de naître entre l’enfant et la compagnie des sapeurs-pompiers. Une affection profonde, presque familiale.
Le destin, pourtant, allait bientôt rendre cette affection plus forte
encore.
Le père de Denier venait de mourir, victime des efforts qu’il avait
lui-même prodigués pour combattre un incendie à Beaulieu, à Caen. Le garçon se
retrouvait désormais orphelin.
Pour les pompiers, il n’était plus seulement l’enfant courageux rencontré
dans les ruines de Creully. Il était devenu l’enfant de la compagnie, celui que
chacun connaissait, que chacun protégeait et dont le sort préoccupait désormais
tous les cœurs.
Quelques temps plus tard, un dimanche, lors de la revue, le capitaine Jobert
fit former le cercle autour de lui. Les hommes se turent. Le capitaine leur
rappela l’histoire touchante de leur jeune protégé, son courage lors de
l’incendie de Creully et le malheur qui venait de le frapper.
Puis il leur posa une question simple :
— Ne se trouverait-il pas parmi vous quelque maître ouvrier qui voudrait
prendre cet enfant chez lui, l’élever et lui apprendre un métier ?
À peine avait-il achevé sa phrase que plusieurs voix s’élevèrent dans les
rangs.
Mais un homme ne se contenta pas de parler.
— Je le prends, monsieur le capitaine.
Puis, comme pour que personne ne puisse contester sa décision, il ajouta
qu’il réclamait le privilège de faire du petit Denier un honnête homme et un
bon ouvrier.
Le garçon ne put retenir ses larmes.
Il se jeta dans les bras de son bienfaiteur et l’embrassa avec toute la
reconnaissance de son jeune cœur. Ses sanglots étaient ceux d’un enfant qui,
après avoir perdu son père, venait peut-être de retrouver une famille.
Autour d’eux, les visages s’étaient attendris. Plusieurs des hommes
présents avaient les yeux humides. Dans le silence qui avait succédé aux
paroles du capitaine, cette simple scène en disait plus long que tous les
discours.
Ce jour-là, le petit Denier n’était plus seul.
La compagnie des pompiers avait veillé sur lui comme sur l’un des siens, et
M. Becquémié venait de lui ouvrir la porte d’un avenir nouveau : un toit, un
métier et la promesse de devenir un homme honnête et estimé.
En cette année 1473, un étrange voyageur arriva à la chapelle de la
Délivrande.
À le voir marcher, le dos courbé comme sous le poids d’un âge avancé, on
l’aurait volontiers pris pour un vieillard. Pourtant, il n’avait pas encore
atteint le milieu de sa vie. Son visage fermé, ses traits durs et son allure
grave inspiraient davantage la crainte que la compassion.
Il n’était d’ailleurs pas seul.
À ses côtés marchait Louis de Harcourt, patriarche de Jérusalem, précédant
une imposante escorte de seigneurs et de gardes. Parmi cette foule de
personnages, certains crurent même reconnaître une silhouette sinistre : celle
du bourreau de la justice voisine.
Qui donc pouvait être ce pèlerin pour voyager ainsi entouré ?
Personne, semble-t-il, n’osait poser la question.
Le lendemain, l’étranger se rendit à la solennité célébrée dans la
chapelle. Il demeura ensuite dans le hameau jusqu’au 19. Durant ces quelques
jours, il donna aux habitants le spectacle d’une piété si austère qu’elle en
devenait presque inquiétante.
Mais quelque chose, dans son attitude, troublait les témoins.
Ce n’était pas seulement de la ferveur religieuse que l’on pouvait lire sur
son visage. Une sorte de terreur semblait parfois traverser ses traits.
Ses yeux, durs et profondément enfoncés sous d’épais sourcils, se levaient
un instant vers le ciel. Puis, presque aussitôt, ils retombaient sur ses mains.
Entre ses doigts, il roulait nerveusement un bonnet qui paraissait entouré
de reliquaires.
Que pouvait-il bien demander avec une telle insistance ?
À ceux qui l’observaient, il semblait qu’une lutte terrible se livrait au
fond de son âme. On y devinait à la fois la contrition, la haine et le remords.
On aurait dit un homme venu chercher dans la prière quelque chose de plus
terrible qu'une simple absolution.
Comme s’il sollicitait à la fois le pardon d’un crime déjà commis et celui
d’un crime encore à venir.
Le spectacle était d’autant plus troublant que les événements récents
donnaient à cette étrange scène une résonance particulière.
Peu de temps auparavant, le duc de Guyenne avait été empoisonné.
Et bientôt, Louis de Luxembourg, le
connétable de Saint-Pol devait connaître le même sort, mais devant la justice
des hommes : son exécution était proche.
Les habitants de la Délivrande ignoraient-ils alors qu’ils avaient sous les
yeux l’un des personnages les plus puissants et les plus redoutables du royaume
?
Les actes du temps permettent de retrouver sa trace. Le souverain avait
pris logement à la Délivrande, à l’hôtel de Richard Le Bourgeois.
Le roi n’oublia pas l’hospitalité de son hôte.
En récompense, il lui accorda l’office de sommelier de son échansonnerie.
Puis, par lettres patentes datées de Senlis, le 4 octobre 1474, il lui donna
encore le tabellionage de Caen et de la Délivrande, à vie, avec une rente de soixante
livres prélevés sur le domaine de la vicomté de Caen.
Ainsi, derrière l’apparente dévotion d’un pèlerin courbé devant l’autel de la Délivrande, se cachait le roi Louis XI.
Un roi venu prier, peut-être.
Mais aussi un homme que les contemporains décrivaient comme méfiant,
calculateur et hanté par les complots.
Et, dans le silence de la chapelle, tandis que ses yeux se levaient vers le
ciel avant de retomber sur son bonnet serré entre ses mains, il était bien
difficile de savoir ce que Louis XI demandait réellement à Dieu :
le pardon de ses fautes passées, ou la protection pour celles qu’il s’apprêtait
encore à commettre ?
La médaille de Sainte Hélène, créée par Napoléon III, récompense les 405000
De Creully, de Villiers le Sec, de Saint Gabriel ou de Brécy, ils ont servi avec l'Empereur:
Le caporal Chenot de Creully ne savait pas signer, il ne put retirer son brevet.
Vous connaissez sans doute la légende ancienne de saint Martin et de son
Mais
saviez-vous qu’à Creully, une autre légende, plus discrète et tout aussi
savoureuse, s’est tissée autour du saint et de sa monture ?
Au
fronton de l’église de Creully, un artiste local, Louis Cauvin, natif
d’Esquay-sur-Seulles, a taillé dans la pierre d’Orival, en 1874, une œuvre
d’une grâce rare : saint Martin, fier et noble, trônant sur un destrier
superbe, harnaché et ferré, paré de tous les attributs d’un étalon de guerre.
Rien ne manquait à cette représentation : ni le chapeau du saint, ni son
manteau, ni même ses éperons. Tous s’accordaient à dire que cette sculpture
était un chef-d’œuvre sans défaut.
Pourtant,
trois vieilles demoiselles, chaque fois qu’elles passaient devant l’édifice, se
signaient avec une gravité troublante. Leur tristesse intrigua longtemps les
habitants. Jusqu’à ce qu’on découvre leur secret : les trois sœurs, après un
pèlerinage chez le sculpteur, lui avaient démontré, textes à l’appui — ou du
moins le prétendaient-elles —, que saint Martin n’avait jamais monté qu’une
jument, et non un cheval.
Louis
Cauvin, homme de foi et de raison, céda à leurs arguments. Et c’est ainsi que,
contre toute attente, le saint Martin de Creully se retrouva, seul au monde,
juché sur une jument. Une énigme de pierre, un mystère qui, depuis, fait
sourire les passants et frémir les cœurs superstitieux.
Le soleil de fin d’après-midi dorait à peine les flots de la Manche ce jour-là, lorsque le canot de la Céleste-Henry quitta le port de Courseulles. À son bord, le brigadier des douanes et deux de ses hommes, armés seulement de leurs rames et de leur routine, s’aventuraient pour une simple partie de pêche. Rien ne laissait présager le drame qui allait se jouer.
Mais la mer, capricieuse et cruelle, décida autrement. Une tempête
s’abattit soudain, transformant l’horizon en un chaos de vagues déchaînées et
de vents hurlants. Les trois hommes, surpris par cette fureur subite, tentèrent
désespérément de regagner le port. Chaque coup de rame était une lutte contre
l’élément déchaîné, chaque souffle un combat contre l’épuisement. Pourtant,
malgré leurs efforts surhumains, la jetée leur échappait, repoussée par des
rafales qui semblaient venir des enfers. Pire encore : aucune ancre à bord. Le
canot, jouet des flots, dérivait inexorablement vers le large, emporté par une
mer qui ne voulait plus les lâcher.
Sur la jetée, une foule de spectateurs, impuissants et horrifiés, assistaient à ce ballet macabre. Trois vies pendaient à un fil, et aucun secours ne pouvait sortir du port, tant la mer était déchaînée. La mort semblait inévitable.
C’est alors que, dans le lointain, une lueur d’espoir apparut. À bord du Marie-Joseph,
un bateau de pêche de Saint-Aubin, le patron Stanislas Lepareux et son équipage
— Jean Aubert, Charles Leprêtre et Désiré Mériel — aperçurent les signaux de
détresse. Eux-mêmes à l’ancre, protégés par un demi-mille de terre, ils
savaient que s’aventurer dans cette fournaise maritime était une folie. Lever
l’ancre, affronter les vagues monstrueuses avec leur frêle embarcation, c’était
risquer leur propre vie pour sauver celle d’inconnus.
Pourtant, sans une seconde d’hésitation, Lepareux donna l’ordre. Le Marie-Joseph
se mit en mouvement, vent arrière, fendant les vagues comme un couteau dans du
beurre. Chaque instant était une bataille, chaque rame un défi contre la mort.
Les vagues, aveuglantes d’écume, frappaient le petit bateau sans pitié, menant
chaque homme à bord au bord de l’épuisement. Le canot en perdition était là, à
portée de main, mais aussi à portée de tragédie.
Enfin, après une lutte acharnée, le Marie-Joseph parvint à accoster
le canot en dérive. Les trois douaniers, épuisés mais sains et saufs, furent
hissés à bord. Mais la mer, toujours avide, ne leur accorda pas de répit : le
canot, impossible à remorquer, fut abandonné à son sort et disparut dans les
flots déchaînés.
Le retour vers la jetée fut une épreuve tout aussi héroïque. Le Marie-Joseph,
surchargé de sept hommes, tanguait dangereusement, chaque vague menaçant de
l’engloutir. Les rameurs, aveuglés par le vent et l’écume, luttant contre le
courant et la marée, durent puiser dans leurs dernières forces pour atteindre
la terre ferme.
Quand enfin ils touchèrent la jetée, ce fut après une heure et demie d’un
combat inouï, au cœur du cyclone le plus terrible que les côtes normandes
eussent jamais connu. Le sauvetage était accompli, mais le prix en avait été un
courage rare et un dévouement sans limites. Ce jour-là, la mer avait voulu des
vies, mais des hommes, par leur audace, lui avaient arraché sa proie.