Mars 1902
Il est des épisodes de l'histoire qui doivent leur célébrité aux plus improbables des héros. Ainsi en fut-il de la célèbre Journée des Harengs, survenue en février 1429, au temps où la France semblait vaciller sous les coups de l'Angleterre.
Le royaume était alors gouverné par
un souverain hésitant, plus enclin aux plaisirs de la cour qu'aux nécessités de
la guerre. Orléans, dernier rempart sur la Loire, subissait un siège
impitoyable. Les vivres se faisaient rares et les Anglais attendaient l'arrivée
d'un important convoi destiné à nourrir leurs soldats durant le carême. Les
tonneaux ne renfermaient ni armes ni poudre, mais des milliers de harengs
salés, indispensables à une armée privée de viande par les prescriptions
religieuses.
Le duc de Bourbon tenta de s'emparer
de ce convoi providentiel. La rencontre tourna pourtant à son désavantage et le
combat entra dans l'Histoire sous le nom pittoresque de Journée des Harengs.
Rarement un poisson aussi modeste aura laissé une trace aussi durable dans les
chroniques de France.
Plus de quatre siècles plus tard, ce
ne furent ni les Anglais ni les chevaliers qui remirent les harengs à
l'honneur, mais une simple fermière du Bessin. Entre Creully, Condé-sur-Seulles,
Saint-Gabriel et Cristot, on ne parlait bientôt plus que d'une étrange aventure
que chacun racontait à sa manière au coin des cheminées.
L'histoire débuta peu après les fêtes de Noël. Les réjouissances étaient terminées ; l'Avent avait cédé la place aux longues semaines d'hiver, et l'on songeait déjà au prochain carême. Une robuste cultivatrice, femme d'ordre autant que d'économie, eut alors ce qu'elle considéra comme une idée de génie.
— Cette année, se dit-elle, personne
ne manquera de nourriture !
Elle fit venir d'un marchand ambulant
une impressionnante cargaison de harengs saurs : non pas quelques douzaines,
mais près d'une douzaine de grands barils soigneusement cerclés de fer,
débordant de poissons salés.
Lorsqu'on ouvrit le premier tonneau,
une puissante odeur de fumaison envahit la cour de la ferme. Les domestiques
poussèrent des cris de joie.
— Voilà qui changera de la soupe !
Les premiers jours furent un véritable festin. Les harengs grillaient dans l'âtre, doraient sur les braises ou accompagnaient les pommes de terre fumantes. Valets et servantes s'en régalaient avec un appétit de loup.
Pendant huit jours, chacun trouva ces
poissons délicieux.
Le neuvième jour, quelques grimaces
commencèrent à apparaître.
Le dixième, les compliments se firent
rares.
Le onzième, les harengs étaient
devenus l'ennemi juré de toute la maisonnée.
On les trouvait trop salés, trop
fumés, trop secs, trop tout.
Hélas, lorsque la fermière inspecta
ses réserves, elle constata que le premier tonneau n'était même pas vidé.
Les onze autres attendaient sagement
leur tour.
Autour de la grande table de cuisine,
les domestiques tinrent alors un véritable conseil de guerre.
— Puisqu'il faut les manger,
mangeons-les, conclut l'un.
— Et avec le sourire, ajouta un autre
d'un ton résigné.
On décida donc, officiellement, de
réserver le meilleur accueil possible aux malheureux harengs.
La maîtresse de maison observait tout
cela avec satisfaction.
— Voilà des gens raisonnables !
pensait-elle en se frottant les mains. Ma provision durera tout le carême et
chacun y trouvera son compte.
Pourtant, au fil des jours, un détail
finit par éveiller sa curiosité.
La consommation semblait augmenter
d'une façon extraordinaire.
Les harengs disparaissaient à une
vitesse qu'elle ne s'expliquait pas.
— Décidément, se disait-elle, ils
s'en régalent plus que je ne l'aurais cru !
Ce qu'elle ignorait, c'est que les
domestiques avaient trouvé mille façons de faire disparaître les poissons sans
les manger.
Un matin, voulant raviver le feu,
elle se pencha dans la vaste cheminée de la cuisine. Soudain, une véritable
pluie de harengs enfumés se détacha du manteau et vint s'abattre sur son
bonnet, ses épaules et son visage.
— Sainte Vierge ! cria-t-elle en
reculant.
Une trentaine de poissons, suspendus
là depuis plusieurs jours, se balançaient encore au-dessus des flammes.
Le lendemain, sa servante étant
partie de bonne heure au marché de Bayeux, la fermière dut aller elle-même
traire les vaches.
Assise sur son petit tabouret, elle
posa les mains sur le premier pis.
À peine eut-elle commencé son travail
que ses doigts rencontrèrent un objet étrange.
Elle retira vivement sa main.
Attaché contre le flanc de la paisible laitière se trouvait... un hareng parfaitement dessalé et soigneusement cuit.
Elle passa à la seconde vache.
Même découverte.
Puis à la troisième.
Encore un hareng.
Le doute commençait à céder la place
à la colère.
À midi, traversant le village, elle
aperçut une bande d'une quinzaine de gamins qui défilaient en riant comme une
petite troupe de soldats.
À défaut de fusils, chacun portait
sur l'épaule un bâton auquel pendait une longue file de harengs.
Les enfants chantaient à tue-tête
tandis que les poissons oscillaient comme autant d'étendards.
La fermière sentit ses oreilles
rougir.
Mais le pire restait à venir.
Le soir, la sonnette de la cour
retentit avec une violence inhabituelle.
Furieuse, elle sortit précipitamment,
persuadée qu'un mauvais plaisant s'amusait à déranger la ferme.
Personne.
L'animal tirait à belles dents sur
une longue guirlande de harengs soigneusement attachée à la ferrure de la
sonnette.
Cette fois, la patience de la brave
femme était à bout.
Elle rentra comme une tempête dans la
cuisine.
Les chats, effrayés, avaient envahi
la table.
Sans réfléchir, elle saisit son fouet et le fit claquer.
Mais au bout de la lanière
pendouillaient... trois harengs soigneusement noués.
Elle demeura immobile.
Puis regarda autour d'elle.
Des harengs dépassaient d'un sabot
près de la porte.
D'autres étaient suspendus aux
poutres.
Un dépassait d'un panier.
Un autre ornait le manche d'une
pelle.
Il semblait que toute la ferme se fût
transformée en royaume du hareng.
Alors seulement, elle comprit.
Ses domestiques n'avaient jamais
retrouvé le goût miraculeux des premiers jours.
Ils avaient simplement trouvé mille
ruses pour faire disparaître les poissons sans les avaler, transformant leur
lassitude en une immense plaisanterie dont toute la campagne riait désormais.
La fermière éclata d'abord d'une
colère mémorable.
Puis, devant tant d'imagination, elle
finit elle-même par sourire.
Les tonneaux disparurent discrètement
dans les jours qui suivirent. Nul ne sut jamais s'ils furent vendus, donnés, ou
tout simplement enterrés au fond d'un jardin.
Une chose est certaine : dans tout le
pays de Creully, de Saint-Gabriel à Cristot, on assura longtemps qu'après cette
mémorable aventure, jamais plus cette brave femme ne commanda une pareille
cargaison de harengs.
Et longtemps encore, lorsque revenait
le carême, il suffisait de prononcer le mot « hareng » pour voir les anciens
sourire avant de raconter, une fois de plus, la plus savoureuse des histoires
du Bessin.

































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