Les jours de louerie étaient, dans les campagnes normandes, bien plus qu'un simple marché de l'emploi. A Creully le jour de la Saint Clair était une véritable cérémonie où chacun affichait son métier avec une fierté discrète, où les regards jaugeaient les hommes et les femmes autant que leurs compétences, et où une simple poignée de main suffisait à sceller une année entière de travail.
Dès les premières heures de la matinée, la place se remplissait d'une foule silencieuse et colorée. Les domestiques s'y tenaient debout, attendant qu'un maître vienne les remarquer. Chacun portait un signe distinctif permettant d'annoncer son métier sans qu'il soit besoin de parler.
Les jeunes servantes arboraient un bouquet de fleurs soigneusement épinglé sur le côté gauche de leur corsage. Les fileuses tenaient leur quenouille comme un artisan porterait son outil de prédilection. Les valets-charretiers avaient passé leur long fouet sur l'épaule, symbole de leur savoir-faire auprès des chevaux. Les bergers étaient accompagnés de leur fidèle chien, tenu en laisse, tandis que les batteurs de grain affichaient fièrement leur lourd fléau posé sur l'épaule.
Pendant ce temps, les fermiers et leurs épouses
déambulaient lentement entre les groupes. Ils observaient les visages, la
tenue, la robustesse des hommes, la prestance des jeunes filles. On discutait,
on comparait, on hésitait. Lorsqu'un candidat semblait convenir, le maître
s'avançait enfin et prononçait la formule consacrée, connue de tous :
— Combien le fouet ?
Ou, s'il s'adressait à une servante :
— Combien le bouquet ?
Cette simple question ouvrait les négociations.
Le domestique annonçait alors le salaire qu'il
espérait obtenir. Le fermier poursuivait aussitôt son interrogatoire : d'où
venait-il ? Chez quels maîtres avait-il servi ? Quels travaux savait-il
accomplir ?
Comme le répétait avec son savoureux parler
normand la vieille Frasie, toujours prompte à glisser un mot d'esprit :
« Ché terjours cht'eu joû là qui en savent fair
l'pus. »
Autrement dit, c'était toujours ce jour-là que
chacun prétendait savoir tout faire.
Mais le futur domestique ne se contentait pas
de répondre. Lui aussi avait son mot à dire. Il voulait connaître l'importance
de la ferme, le nombre de chevaux, les travaux à effectuer, les habitudes de la
maison et les conditions dans lesquelles il devrait vivre pendant l'année.
Commençait alors un véritable marchandage. On
discutait ferme, chacun défendant ses intérêts avec calme mais détermination.
Finalement, lorsqu'un accord était trouvé, le valet ou la servante s'engageait
pour une année entière contre un certain nombre de pistoles — chaque pistole
valant dix francs — auxquelles venaient souvent s'ajouter une blouse neuve
ainsi qu'une ou deux paires de solides sabots.
Lorsque les deux parties étaient satisfaites,
nul contrat écrit n'était nécessaire. Le fermier et son nouveau domestique se
frappaient franchement dans les mains. Cette poignée de main, donnée devant
tous, valait signature. Dans l'immense majorité des cas, personne ne songeait à
revenir sur sa parole : l'honneur suffisait à garantir l'engagement.
Une dernière coutume demeurait cependant
indispensable. Le maître devait immédiatement verser ce que l'on appelait « le
vin ». Cette gratification s'élevait à cinq francs pour les plus jeunes
débutants et à une pistole entière pour les domestiques adultes. Ce petit
pécule permettait de célébrer aussitôt le marché conclu.
Le nouveau valet retirait alors le fouet qu'il
portait autour du cou : il n'était plus à louer, il avait trouvé sa place pour
l'année. La servante, elle, décrochait son bouquet du côté gauche de son
corsage pour le fixer à droite, signe discret mais sans équivoque qu'elle était
désormais engagée.
Tous se retrouvaient dans les auberges voisines
ou sous de longues tentes dressées pour l'occasion. Les conversations
devenaient plus animées, les éclats de rire succédaient aux discussions
sérieuses du matin, tandis que le cidre coulait généreusement.
Au temps jadis, il était servi dans de grands
godets appelés godias.
Pour le verser, on utilisait les fameux puchi,
récipients spécialement fabriqués pour les foires et les assemblées. Leur forme
ingénieuse permettait de remplir les godets beaucoup plus rapidement que les
bouteilles ou les choquets traditionnels.
Ainsi s'achevait la journée de louerie : des engagements avaient été conclus, des destins parfois changés, et, autour d'une bolée de cidre, maîtres et domestiques célébraient ensemble le début d'une année de travail qui, espéraient-ils tous, serait placée sous le signe de la confiance et de la bonne entente.
Source: « la Normandie ancestrale » de Stephen-Chauvet des éditions Colas.


































