On se souvenait encore, à Creully, de cette terrible journée du 17 novembre 1840, lorsque les flammes avaient dévoré près de quatre-vingts pour cent des maisons du bourg. En quelques heures, des rues entières n’étaient plus qu’un amas de ruines fumantes. Les familles, désemparées, avaient vu disparaître leurs maisons, leurs biens et parfois tout ce qu’elles possédaient.
Personne n’aurait pu imaginer que cet enfant, au milieu du tumulte, de la fumée et des cris, allait se faire remarquer par son courage, son intelligence et son sang-froid. Petit par la taille, mais déjà grand par le cœur, il s'était mêlé aux travailleurs et avait apporté, à sa mesure, son aide aux hommes qui luttaient contre le feu.
Lorsque, enfin, le danger fut écarté, les pompiers s’étaient réunis pour prendre quelques rafraîchissements. Et le petit Denier, qui avait si courageusement travaillé à leurs côtés, fut naturellement invité à partager leur repas.
Ce jour-là, sans qu’il le sache encore, quelque chose venait de naître entre l’enfant et la compagnie des sapeurs-pompiers. Une affection profonde, presque familiale.
Le destin, pourtant, allait bientôt rendre cette affection plus forte
encore.
Le père de Denier venait de mourir, victime des efforts qu’il avait
lui-même prodigués pour combattre un incendie à Beaulieu, à Caen. Le garçon se
retrouvait désormais orphelin.
Pour les pompiers, il n’était plus seulement l’enfant courageux rencontré
dans les ruines de Creully. Il était devenu l’enfant de la compagnie, celui que
chacun connaissait, que chacun protégeait et dont le sort préoccupait désormais
tous les cœurs.
Quelques temps plus tard, un dimanche, lors de la revue, le capitaine Jobert
fit former le cercle autour de lui. Les hommes se turent. Le capitaine leur
rappela l’histoire touchante de leur jeune protégé, son courage lors de
l’incendie de Creully et le malheur qui venait de le frapper.
Puis il leur posa une question simple :
— Ne se trouverait-il pas parmi vous quelque maître ouvrier qui voudrait
prendre cet enfant chez lui, l’élever et lui apprendre un métier ?
À peine avait-il achevé sa phrase que plusieurs voix s’élevèrent dans les
rangs.
Mais un homme ne se contenta pas de parler.
M. Becquémié, serrurier, rue Saint-Martin, s’avança. Il sortit des rangs, se dirigea vers l’enfant et lui prit doucement la main.
— Je le prends, monsieur le capitaine.
Puis, comme pour que personne ne puisse contester sa décision, il ajouta
qu’il réclamait le privilège de faire du petit Denier un honnête homme et un
bon ouvrier.
Le garçon ne put retenir ses larmes.
Il se jeta dans les bras de son bienfaiteur et l’embrassa avec toute la
reconnaissance de son jeune cœur. Ses sanglots étaient ceux d’un enfant qui,
après avoir perdu son père, venait peut-être de retrouver une famille.
Autour d’eux, les visages s’étaient attendris. Plusieurs des hommes
présents avaient les yeux humides. Dans le silence qui avait succédé aux
paroles du capitaine, cette simple scène en disait plus long que tous les
discours.
Ce jour-là, le petit Denier n’était plus seul.
La compagnie des pompiers avait veillé sur lui comme sur l’un des siens, et
M. Becquémié venait de lui ouvrir la porte d’un avenir nouveau : un toit, un
métier et la promesse de devenir un homme honnête et estimé.
Et longtemps, sans doute, dans la mémoire de ceux qui avaient assisté à la scène, demeura l’image de ce petit garçon en larmes, serrant la main de l’homme qui venait de lui offrir une seconde chance.

































