L’écorcheur écorché de Creully

 Dans le bourg de Creully baigné par une lumière crue de juin 1920, Jacques-Victor Bazire, un homme de quarante hivers au regard las des longues journées passées à écorcher les bêtes mortes avant de les livrer à la boucherie, s’apprêtait à nourrir ses pensionnaires à quatre pattes. Depuis que la saison de la chasse avait tiré sa révérence, sept chiens, propriétés de divers habitants du village, partageaient l’étroite cour, entassés et attachés, comme une meute en attente d’un destin funeste.

L’heure de midi sonna à l’horloge du clocher voisin lorsque Bazire franchit
le seuil de sa demeure, un seau de nourriture à la main. Mais à peine avait-il posé le pied sur le plancher que l’impensable se produisit : l’un des chiens, mystérieusement libéré de ses liens, bondit sur lui avec la furie d’une bête possédée. Les crocs s’enfoncèrent dans sa main gauche, déchirant la chair comme un présage de malheur. L’animal, les babines écumantes, ne s’arrêta pas là. Dans un accès de rage aveugle, il se jeta sur trois de ses compagnons, les mordant avec une violence inouïe, avant de s’enfuir, tel un démon en liberté, vers un hameau voisin.

Là, la bête, toujours animée par cette folie meurtrière, s’attaqua aux chiens des sieurs Devaux, Verdant et Lecoq. Ce dernier, alerté par les aboiements déchirants, surgit dans sa cour, son fusil à la main. Sans hésiter, il tira. Le coup de feu retentit, et le chien s’écroula, terrassé net.

Les autorités locales, averties de l’incident, ordonnèrent sans tarder l’autopsie du cadavre. Le verdict tomba, glacé : l’animal était atteint d’hydrophobie. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans Creully, semant l’effroi parmi les habitants.

Bazire, le visage défait par la douleur et la peur, prit la route de Caen, espérant que les soins du cautère lui épargneraient le sort funeste de la rage. Pendant ce temps, les trois chiens mordus dans sa maison furent abattus sans pitié, leur vie sacrifiée sur l’autel de la précaution.

Quant aux chiens des sieurs Devaux, Verdant et Lecoq, ils furent solidement enchaînés et placés sous surveillance constante, leurs maîtres veillant sur eux comme sur des condamnés en sursis.