La brume du petit matin enveloppait encore la pleine de Caen ce vendredi 9 avril 1852, lorsque Geffroy, domestique au service du marchand de bestiaux Carpentier, pris le chemin du retour vers Saint-Gabriel. À ses côtés, quatre vaches aux flancs lourds de fatigue avançaient d’un pas lent, leurs sabots écrasant le sol humide de la route de Creully. Le marché de Caen avait été bon, et l’homme, la cinquantaine sereine et les mains calmes, songeait déjà au repos bien mérité. Cousin, son compagnon de route, l’avait quitté peu avant, à la hauteur du Fresne-Camilly, laissant Geffroy seul avec ses bêtes et le silence des champs.
C’est alors que le destin bascula.
Un cri aigu déchira l’air. L’une des vaches, effrayée par un corbeau,
s’était échappée, suivie de près par une seconde. Les voilà qui s’engageaient
dans un champ de colza. Geffroy s’élança, le cœur battant, mais les dégâts
étaient minimes : quelques pieds de colza piétinés, rien qui ne pût se régler
d’un sourire et d’une poignée de main. Mais le destin, ce jour-là, avait
d’autres projets.
Un homme surgit du chemin creux, la démarche chancelante, les yeux injectés
de vin. Scelles, un jeune du village à peine âgé de vingt-cinq ans, la chemise
entrouverte, la voix pâteuse. « Cette terre est à ma tante ! »
hurla-t-il, le doigt tendu vers le champ. « Tu vas me payer ça, et cher ! »
Geffroy, homme paisible, tentait de raisonner ce fou furieux. « Mon bon ami,
ce champ n’est à personne de votre famille… Regardez vous-même, il n’y a même
pas de clôture ! » Mais Scelles, ivre de colère et d’alcool, ne voulait
rien entendre. « Tu me prends pour un imbécile ?! » Ses poings se
serrèrent, ses menaces devinrent plus violentes.
« Allons, entrons au cabaret, nous aviserons », proposa Geffroy, espérant
que l’ombre fraîche et un verre d’eau calmeraient cet homme. Il se trompait. Les
murs de l’auberge ne firent qu’attiser la fureur de Scelles. Les mots
s’envolèrent, les voix montèrent, et bientôt, Geffroy, excédé par cette
injustice, tourna les talons. « Je n’ai rien à faire ici. » Il sortit,
l’esprit déjà tourné vers ses enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire,
qui l’attendaient à la ferme.
Mais Scelles, tel un démon réveillé, bondit derrière lui.
La course fut courte. D’un pas lourd, il rattrapa Geffroy, et dans un accès de rage aveugle, il abattit son bâton sur le crâne de l’homme. Une femme, témoin horrifiée, tenta de l’arrêter… trop tard. Geffroy s’effondra, le sang se mêlant à la poussière du chemin. Il ne se réveilla plus. Malgré les soins désespérés, son souffle s’éteignit dans la nuit, emportant avec lui un père, un mari, un homme honnête. À soixante ans, la vie de Geffroy s’acheva dans la violence d’un champ qui n’était même pas celui de son bourreau.
Le lendemain, Scelles, qui devait épouser sa bien-aimée ce même samedi, fut
arrêté à la place de se tenir devant l’autel. Le destin, une fois de plus,
avait joué son tour cruel. En mai, devant le tribunal de police
correctionnelle, présidé par le conseiller Bouffey, le jury refusa les excuses,
mais reconnut des circonstances atténuantes. Cinq ans de prison. Une peine
légère pour un meurtre, mais assez longue pour briser une vie.
Et pourtant…
Quatre ans plus tard, le 28 mai 1856, à sa sortie de prison, Anne Euphrasie l’attendait, fidèle, dans leur maison du Fresne-Camilly. Scelles, le meurtrier, devint son époux. La roue du destin avait tourné, et dans ce petit village normand, le sang séché dans le colza ne fut plus qu’un lointain souvenir.
L’histoire ne s’arrêta pas là.
L’oubli des Registres
Car la mort, même violente, même injuste, exige d’être reconnue. Et celle
d’Alexandre René Geffroy, ce pauvre homme fauché dans la force de l’âge, ne
trouva pas sa place — ni dans les registres du Fresne-Camilly, ni dans ceux de
Saint-Gabriel. Comme si les villages, honteux ou indifférents, avaient choisi
d’effacer jusqu’au souvenir de son dernier souffle.
Neuf ans. Neuf longues années pendant lesquelles son nom erra, fantôme sans
sépulture officielle, entre les lignes des livres paroissiaux. Neuf ans où ses
enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire, durent vivre avec cette
blessure silencieuse : leur père, n’était même pas mort aux yeux de la loi.
Il fallut que la justice des hommes, lente et méthodique, intervînt enfin. Le 14 février 1861, le tribunal civil de première instance de Caen rendît un jugement solennel. La plume du greffier traça enfin ce qui aurait dû l’être depuis si longtemps : que la mort d’Alexandre René Geffroy fût transcrite sur les registres des deux villages, à la date du 10 avril 1852 — comme si le temps, par ce geste tardif, pouvait réparer l’oubli.
Ainsi, près d’une décennie après que son sang avait rougeoyé dans le colza,
la mémoire de Geffroy retrouva sa place. Mais pour ses enfants, pour sa veuve, le
vide, lui, ne se combla jamais.

