Les chasseurs d’anguilles du lavoir de Creully


Il y avait autrefois, à Creully, des soirées où les gamins n'avaient pas besoin de grand-chose pour se fabriquer des souvenirs qui leur resteraient toute leur vie. Un bout de bois, un vieil ustensile de cuisine et un peu d'audace suffisaient à faire naître une aventure.

C'est ainsi qu’avec Serge et Gilbert, nous eûmes un jour l'idée de partir à la pêche aux anguilles dans le bief du moulin.

Le moulin faisait partie du paysage familier du village. À ses pieds, non loin du lavoir communal et à l'ombre de la vieille forteresse, le bief amenait ordinairement l'eau nécessaire à son fonctionnement. Mais, cette fois, les choses étaient différentes : on avait décidé de le mettre à sec pour procéder à un grand nettoyage.

Pour les adultes, il s'agissait d'un travail d'entretien comme un autre. Pour nous, en revanche, c'était une occasion inespérée.

Là où l'eau coulait habituellement, le fond du bief se retrouvait maintenant à découvert. La vase, les pierres et les petits recoins dans lesquels les poissons avaient coutume de se dissimuler apparaissaient au grand jour. Et parmi les habitants de ces lieux, il y avait les anguilles jaunes, que l'on rencontrait assez couramment en eau douce.

Il n'en fallait pas davantage pour éveiller notre convoitise.

Mes deux copains me retrouvèrent à la tombée de la nuit chez mes parents qui habitaient dans la rue qui descendait vers le lavoir du bief pour se mettre en campagne. À cette heure-là, le village commençait à retrouver son calme. Les travaux de la journée étaient terminés, les portes des maisons se refermaient et les familles se préparaient à passer la soirée. C'était le moment idéal pour tenter leur chance sans attirer trop de regards.

Car il faut bien le dire : les grandes idées des enfants ne sont pas toujours celles que les parents approuvent le plus volontiers !

Nous avions préparé notre matériel de pêche avec sérieux. Serge, particulièrement ingénieux, avait imaginé un instrument qui méritait à lui seul le détour. Il avait fixé au bout d'un bâton une vieille fourchette dont il avait retiré les deux dents du milieu, ne conservant que les deux dents extérieures.

Nous voilà donc descendus dans le bief asséché.

Il fallait avancer avec précaution. La vase collait aux semelles, les pierres rendaient parfois l'équilibre incertain et les petites flaques restantes pouvaient réserver quelques surprises. Nous scrutions chaque anfractuosité, chaque trou sombre, chaque amas de feuilles où une anguille aurait pu trouver refuge.

La pêche demandait de la patience. Il ne suffisait pas de se baisser et de ramasser les poissons comme on cueille des pommes. Une anguille est un animal rusé, au corps lisse et souple, capable de se faufiler dans les moindres interstices. Il fallait la repérer, approcher doucement et tenter le bon geste.

À mesure que la nuit avançait, les ombres s'allongeaient autour du vieux moulin. La silhouette de la forteresse se découpait dans le ciel assombri. Le village semblait bien loin, malgré la proximité des maisons. Dans le fond du bief, Serge, Gilbert et moi étions seuls au monde, occupés notre chasse silencieuse.

Il y avait dans cette escapade tout ce qui faisait le charme des aventures  d'autrefois : le plaisir de se retrouver entre copains, la joie de braver un peu les habitudes, la fierté de fabriquer soi-même ses outils et, surtout, l'espoir de rentrer à la maison avec quelque chose à raconter.

La fourchette à deux dents était peut-être une invention bien modeste, mais elle témoignait de cette débrouillardise que les enfants apprenaient alors naturellement. On récupérait, on bricolait, on essayait. Et si cela ne fonctionnait pas du premier coup, on recommençait autrement.

Quant aux anguilles, elles n'avaient qu'à bien se tenir !

Le bief allait bientôt retrouver son eau. Le nettoyage terminé, le courant reprendrait son cours habituel, recouvrant les pierres et les cachettes nous, les garçons, avaient explorées. La vie reprendrait son rythme autour du moulin et du lavoir.

Mais il resterait cette histoire, celle de trois gamins de Creully partis, un soir, à la chasse aux anguilles jaunes, armés d'un simple bâton et d'une fourchette transformée en instrument de pêche.

Une petite aventure sans prétention, comme il s'en passait tant autrefois dans nos villages normands, lorsque les enfants savaient tirer parti de ce que la nature et les circonstances leur offraient.

Bien des années plus tard, je repense à cette soirée, à Serge et à Gilbert.