Le naufrage du sloop L’Hector, raconté par le maire d’Asnelles

        Dans la nuit du 4 au 5 février 1836, un terrible sinistre maritime est venu troubler la tranquillité de nos côtes. Le sloop L’Hector, jaugeant vingt-huit tonneaux, commandé par le capitaine Gallien, originaire de Fermanville, avait quitté le port du Havre à minuit. Son équipage, composé de quatre hommes, transportait une cargaison de plâtre à destination de Caen.
        Mais la mer en avait décidé autrement.

        Bientôt, le navire fut pris dans une violente tempête. Les vents déchaînés et les vagues furieuses le poussèrent inexorablement vers la côte, jusqu’à ce qu’il vînt se briser sur le rocher du Calvados, en face des communes de Meuvaines et d’Asnelles.

        Lorsque la nouvelle du naufrage se répandit dans les villages voisins, les habitants accoururent sur la grève. De là, ils pouvaient apercevoir le malheureux bâtiment, livré à la fureur des flots. Le spectacle était effrayant. Le gouvernail avait été arraché, les planches situées au-dessus du pont emportées par les vagues, tout comme les voiles, les effets de l’équipage et la chaloupe. Privé de tout moyen de manœuvre, le sloop était désormais à la merci de la mer.
        Les vagues, hautes de quinze à vingt pieds, recouvraient régulièrement le navire. À chaque assaut, nous craignions de voir disparaître les hommes qui s’y trouvaient encore. Pour échapper à une mort certaine, le capitaine et ses compagnons avaient dû s’attacher solidement à l’aide de cordes et se cramponner au sommet du mât. Par bonheur, celui-ci avait résisté aux coups de boutoir de la tempête.

        Pendant huit longues heures, les quatre marins demeurèrent ainsi suspendus au-dessus des flots déchaînés. Depuis la grève, nous assistions, impuissants, à leur terrible épreuve. La population des communes voisines s’était rassemblée sur le rivage, chacun cherchant un moyen de porter secours aux naufragés. Mais la violence des vagues rendait toute tentative impossible. Nous ne pouvions que regarder, le cœur serré, ces hommes lutter contre la mer, sans savoir si nous les reverrions vivants.

        Enfin, lorsque la mer commença à se retirer, l’espoir renaquit. Il devint alors possible de s’approcher du bâtiment et d’aider les marins à gagner la terre ferme.

        Trois jeunes gens de la commune de Ver, les sieurs Tissor, Guérin et Martragny, furent les premiers à parvenir jusqu’à eux. Avec courage, ils ramenèrent également la chaloupe que les hommes de L’Hector avaient perdue dans la tourmente.

        Les quatre marins, épuisés par ces longues heures d’angoisse et de lutte, purent enfin retrouver la terre

ferme. 

        En ma qualité de maire d’Asnelles, je les accueillis aussitôt. Il fallait leur venir en aide sans délai. Je me réunis donc aux principaux propriétaires de la commune afin de leur procurer les secours dont ils avaient un besoin si pressant.

        Quant au navire, il avait beaucoup souffert de la tempête, mais il restait encore à s’occuper de sa cargaison. Nous avons donc entrepris les opérations nécessaires au déchargement du plâtre, afin de tenter de sauver ce qui pouvait encore l’être.

        Ainsi s’acheva cette nuit terrible, qui aurait pu coûter la vie à quatre hommes. Si la mer nous avait refusé la possibilité de leur porter secours au plus fort de la tempête, elle finit par les rendre à la terre. Nous ne pouvions que nous réjouir de les savoir vivants, tout en mesurant la violence des éléments auxquels ils venaient d’échapper.

        Pour nous, habitants du littoral, ce naufrage restera le souvenir d’une lutte désespérée contre la mer, mais aussi celui du courage de ces marins et du dévouement de ceux qui, dès que les flots le permirent, se portèrent à leur secours.