Le mystère de la jument de Saint-Martin de l'église de Creully (Creully sur Seulles)

Vous connaissez sans doute la légende ancienne de saint Martin et de son
manteau partagé. Un soir d’hiver, le bon saint croisa un mendiant, dépouillé par un hérétique sans pitié. Le pauvre homme, réduit à un simple turban, frissonnait sous le ciel impitoyable. Assez pour échapper au rhume, mais bien trop peu pour braver la morsure du vent glacé. Sans une hésitation, saint Martin trancha son manteau en deux et en enveloppa l’infortuné, le sauvant ainsi d’une toux cruelle.

Mais saviez-vous qu’à Creully, une autre légende, plus discrète et tout aussi savoureuse, s’est tissée autour du saint et de sa monture ?

Au fronton de l’église de Creully, un artiste local, Louis Cauvin, natif d’Esquay-sur-Seulles, a taillé dans la pierre d’Orival, en 1874, une œuvre d’une grâce rare : saint Martin, fier et noble, trônant sur un destrier superbe, harnaché et ferré, paré de tous les attributs d’un étalon de guerre. Rien ne manquait à cette représentation : ni le chapeau du saint, ni son manteau, ni même ses éperons. Tous s’accordaient à dire que cette sculpture était un chef-d’œuvre sans défaut.

Pourtant, trois vieilles demoiselles, chaque fois qu’elles passaient devant l’édifice, se signaient avec une gravité troublante. Leur tristesse intrigua longtemps les habitants. Jusqu’à ce qu’on découvre leur secret : les trois sœurs, après un pèlerinage chez le sculpteur, lui avaient démontré, textes à l’appui — ou du moins le prétendaient-elles —, que saint Martin n’avait jamais monté qu’une jument, et non un cheval.

Louis Cauvin, homme de foi et de raison, céda à leurs arguments. Et c’est ainsi que, contre toute attente, le saint Martin de Creully se retrouva, seul au monde, juché sur une jument. Une énigme de pierre, un mystère qui, depuis, fait sourire les passants et frémir les cœurs superstitieux.