Creully, mai 1861 - Mais où est donc passée la pompe à incendie ?

 

            Ce jour-là, vers les quatre heures de l'aprés-midi, Creully vivait une de ces journées ordinaires où le soleil de mai commence à sécher les chemins et les jardins, lorsque soudain le calme du bourg fut déchiré par un roulement de tambour.
Le tambour du garde-champêtre venait de battre la générale.

En quelques instants, le bruit se répandit dans les rues. Des portes s'ouvrirent, des fenêtres s'entrouvrirent, les habitants sortirent sur le pas de leur maison. On se hélait d'une rue à l'autre.
        — Le feu ! Où est le feu ?
        La réponse ne tarda pas à circuler :
        — Rue de Bayeux ! Chez le sieur Marie !
        Alors chacun se mit en mouvement. Les hommes abandonnèrent leur ouvrage, les femmes sortirent sur les seuils, les enfants coururent derrière les adultes. Dans les rues de Creully, l'inquiétude grandissait à mesure que l'on se rapprochait de la rue de Bayeux.
        Un feu de cheminée venait de se déclarer dans la maison occupée par le sieur Marie.
        L'événement n'était pas à prendre à la légère.
        Les habitants de Creully n'avaient pas oublié le terrible incendie du 17 novembre 1840, qui avait ravagé une grande partie du bourg et détruit près de quatre maisons sur cinq. Depuis cette catastrophe, la moindre fumée suspecte suffisait à réveiller de douloureux souvenirs.
        Pourtant, Creully avait pris ses précautions.
        La commune possédait deux pompes à incendie, soigneusement entretenues à grands frais. La première, imposante, était montée sur un solide chariot. La seconde, plus petite et plus maniable, avait été spécialement destinée aux feux de cheminée.
        C'était précisément celle-là qu'il fallait ce jour-là.
        Les sapeurs-pompiers, alertés par le tambour, se précipitèrent vers le local où étaient conservées les pompes. On imaginait déjà le grincement des roues, les hommes s'emparant des poignées et la petite pompe bientôt conduite à toute allure vers la rue de Bayeux.
Mais lorsqu'ils arrivèrent devant le local, une étrange surprise les attendait.
        La petite pompe avait disparu.

        Un silence incrédule suivit la découverte.
        — Mais où est-elle donc passée ?
        On chercha. On interrogea. On fouilla le local et ses alentours. Rien.
        La rumeur commença alors à courir parmi les pompiers.
        La pompe n'avait pas été volée.
        Elle avait simplement été... prêtée.
        Et pas pour combattre un incendie.
        Après quelques recherches, on finit par la retrouver à l'extrémité du bourg, dans le jardin particulier d'un habitant.
        Depuis huit jours, la pompe municipale y avait trouvé une occupation bien différente de celle pour laquelle la commune l'entretenait à grands frais : elle servait à arroser les pelouses et les gazons, que la sécheresse de ce mois de mai commençait à jaunir.
        Le plus étonnant était que cette utilisation n'avait rien d'un acte clandestin.
        Le sous-lieutenant des sapeurs-pompiers avait lui-même autorisé l'emploi de la pompe pour arroser le jardin d'un de ses amis.
        Il avait simplement omis d'en prévenir son supérieur immédiat.
        Pendant que l'on cherchait ainsi l'instrument indispensable pour combattre le feu, les flammes, elles, n'attendaient pas.
        Heureusement, Creully pouvait compter sur ses habitants.
        Dans le bourg vivaient nombre d'ouvriers habitués au travail et qui ne craignaient pas de s'approcher du feu. Sans attendre les pompiers ni leur pompe, ils se portèrent au secours de la maison du sieur Marie.
        Grâce à leur courage et à leur promptitude, le feu fut rapidement maîtrisé.
        La petite pompe municipale, elle, demeura donc inutile à l'endroit même où elle avait été découverte : au milieu d'un jardin, loin de l'incendie qu'elle aurait dû combattre.
        On imagine sans peine ce que serait devenue la situation si les flammes s'étaient déclarées au cœur de la nuit.
        À cette heure où les rues de Creully auraient été plongées dans l'obscurité, où les habitants auraient dormi derrière leurs portes closes, quelques étincelles auraient pu se transformer en un brasier terrible.
        Et alors, le souvenir de 1840 aurait peut-être cessé d'être un simple souvenir.
Il ne fallut finalement qu'un feu de cheminée pour rappeler aux habitants une vérité que les années n'avaient pas effacée : dans un bourg déjà meurtri par les flammes, une pompe à incendie n'avait rien à faire au fond d'un jardin.
        Ce jour-là, les habitants de Creully eurent surtout leur courage pour les protéger.
        Et, peut-être, un peu de chance.