Entre Saint-Gabriel et Lantheuil, septembre 1900
La journée du 15 septembre 1900 s'était achevée dans le calme des
campagnes du Bessin. Les dernières lueurs du soleil s'étaient éteintes derrière
les haies épaisses et les grands chênes qui bordaient le bois du Galeté, vaste
massif boisé séparant les communes de Saint-Gabriel et de Lantheuil. Une légère
brume montait déjà des prairies humides, enveloppant les chemins creux d'un
voile blanchâtre, tandis que la lune, encore discrète, peinait à percer les
nuages.
À cette heure où les honnêtes gens avaient depuis longtemps regagné
leurs maisons, d'autres hommes se préparaient à une tout autre besogne.
Depuis plusieurs semaines, les propriétaires des environs se plaignaient
d'une recrudescence inquiétante du braconnage. Les lapins disparaissaient des
garennes, les faisans se faisaient rares, et même quelques chevreuils avaient
été retrouvés abattus clandestinement. Les habitants murmuraient le nom de
plusieurs hommes connus pour leurs expéditions nocturnes, mais personne n'avait
encore réussi à les prendre en flagrant délit.
Cette nuit-là, il avait donc été décidé de leur tendre un piège.
Le rendez-vous avait été fixé à dix heures et demie précises. La petite
troupe chargée de la surveillance réunissait la brigade de gendarmerie de
Creully, le garde champêtre de Saint-Gabriel, le garde particulier de Monsieur
Delacour, important propriétaire des environs, ainsi qu'un garde de la commune
de Lantheuil. Tous connaissaient parfaitement ces bois où les sentiers
disparaissaient sous les fougères et où chaque talus pouvait dissimuler un
homme.
Soudain, deux silhouettes émergèrent de l'obscurité non loin du château
de Lantheuil.
Les hommes marchaient d'un pas assuré, leurs fusils sur l'épaule. Aucun
doute n'était permis : il s'agissait bien de braconniers.
Le garde particulier retint son souffle. Encore quelques instants, et
les gendarmes, qui devaient les rejoindre, pourraient leur couper toute
retraite.
Mais dans cette attente fébrile, l'un des gardes commit une imprudence
qui allait bouleverser toute l'opération.
Pensant hâter l'arrivée des militaires, il dégaina son revolver et tira
un coup de feu en l'air.
La détonation éclata dans la nuit comme un coup de tonnerre.
Le silence des bois vola en éclats.
Les deux braconniers sursautèrent.
Pendant une fraction de seconde, chacun demeura figé.
L'un des hommes crut sans doute que l'on venait d'ouvrir le feu sur lui
ou sur son compagnon. Sans chercher à comprendre, il épaula son fusil presque
instinctivement et tira dans la direction d'où était venu le bruit.
Le coup partit à bout portant.
La gerbe de plomb atteignit le garde champêtre de Saint-Gabriel, qui
vacilla avant de s'effondrer derrière un talus, sous les cris de ses
compagnons.
Profitant de la confusion, les deux hommes prirent aussitôt la fuite.
Ils s'enfoncèrent à toute vitesse dans les chemins forestiers, courant
en direction de Creully. Les gendarmes se lancèrent à leur poursuite,
franchissant fossés et broussailles dans une course éperdue éclairée seulement
par quelques lanternes vacillantes.
Pendant plusieurs centaines de mètres, l'un des militaires parvint même
à réduire considérablement la distance qui le séparait des fugitifs.
Il croyait les tenir.
Mais soudain, le plus déterminé des braconniers se retourna brusquement.
Dans un geste aussi rapide que menaçant, il épaula son fusil et le
pointa droit sur le gendarme.
Durant quelques secondes qui semblèrent une éternité, les deux hommes
restèrent face à face.
Le militaire comprit qu'un pas de plus pouvait lui coûter la vie.
Cette hésitation suffit.
Les fugitifs profitèrent de cet instant de répit pour disparaître dans
les chemins obscurs qui menaient vers Creully, avalés par la nuit normande.
Malgré les recherches entreprises jusqu'aux premières heures du matin,
malgré les battues organisées dans les environs et les témoignages recueillis
dans les communes voisines, les deux braconniers demeurèrent introuvables.
Au village, la nouvelle se répandit dès l'aube.
On parla longtemps de cette nuit mouvementée du bois du Galeté, où une
simple opération de surveillance avait failli tourner au drame. Chacun
commentait les événements, certains reprochant l'imprudence du coup de revolver
tiré en l'air, d'autres admirant le sang-froid des gendarmes qui avaient
poursuivi les fugitifs malgré les risques.
Quant au garde champêtre de Saint-Gabriel, les médecins constatèrent
avec soulagement que les plombs ne lui avaient causé que des blessures
superficielles. Plus de peur que de mal : sa vie n'avait jamais été
véritablement en danger, et quelques semaines de repos suffiraient à le
remettre sur pied.
L'affaire demeura néanmoins dans les mémoires locales comme l'une des
plus violentes confrontations entre gardes et braconniers survenues dans le
Bessin au début du XXᵉ siècle. Elle rappelait combien le braconnage, loin
d'être une simple chasse clandestine, pouvait parfois conduire des hommes
ordinaires à faire parler les armes dans l'obscurité des bois.
