Le soleil de juillet 1872 tapait dur sur les routes poussiéreuses de Normandie, et la foire de Creully, avec ses cris, ses odeurs de friture et ses étals bigarrés, attirait les paysans des alentours comme un aimant. Parmi eux, le citoyen Percot, de Lantheuil, un homme trapu aux joues roses et aux mains calleuses, avait fait le voyage avec une détermination sans faille. Dans son cœur, une seule idée : vendre son cochon gras, bien dodu et prometteur, puis acquérir un tonquin maigrelet, nom que l’on donnait au porcelet dans la contrée, qu’il comptait engraisser avec soin avant de le revendre à profit. Une opération simple, en apparence.
entre les jambes des acheteurs, et l’odeur du cidre chaud se mêlait à celle, plus terreuse, des bêtes entassées. Percot, fin négociateur, avait obtenu un bon prix pour son gras. Puis, après maintes discussions et quelques tapotements sur le dos des bêtes proposées, il avait jeté son dévolu sur un tonquin aux côtes saillantes, mais au regard vif. « Celui-là, se dit-il, aura du rendement. » L’affaire conclue, il se frotta les mains, satisfait.
C’est alors qu’il poussa la porte de l’hôtel Saint-Martin, un établissement bruyant en ce jour de foire, où les verres de cidre et de calvados se vidaient aussi vite que les bourses. Percot s’installa à une table de bois usée par les années, commanda un pichet de cidre et sortit son carnet.
Il était temps de faire les comptes.
Les chiffres dansaient devant ses yeux fatigués, et chaque gorgée de cidre semblait éclaircir un peu plus son esprit… ou peut-être était-ce l’inverse. Les heures passèrent, les verres s’alignèrent, et Percot, sans s’en rendre compte, bascula doucement dans une ivresse joyeuse. Les rires des autres clients, les chants entonnés à tue-tête, tout lui semblait soudain plus léger, plus coloré.
Quand la cloche de l’église sonna onze heures du soir, il sursauta. « Déjà ? » Il se leva, chancelant, et se rappela soudain son cochon. « Mon tonquin ! » Il tituba jusqu’à la porte, où son quadrupède, attachée à un anneau rouillé, l’attendait avec une patience de saint. « Allons, toi, à la maison ! » murmura-t-il en lui tapotant l’échine. Et c’est ainsi que Percot et son cochon prirent la route de Lantheuil, sous un ciel étoilé et une lune pâlie par les nuages.
Mais ici, les souvenirs de
Percot s’effilochent comme un vieux linge. Il se souvient du chemin qui
serpentait entre les haies, du vent qui faisait bruisser les feuilles des feuillus,
de la lueur tremblotante de sa lanterne… et puis plus rien. Un trou noir. Quand
il se réveilla, le lendemain matin, gisant dans son lit, la tête lourde et la
bouche pâteuse, une question le frappa comme un coup de massue : « Où est
mon cochon ? »
Il bondit, s’habilla à la
hâte, et se précipita dans la cour. Pas trace du tonquin.
Pas un grognement,
pas un piétinement dans la boue. Rien. Le cœur battant, il interrogea sa femme,
qui haussa les épaules en lui lançant un regard désapprobateur. « Tu es
rentré seul hier soir, et dans un état… » Elle n’osa pas finir sa phrase,
mais le ton était clair.
tête, compatissants, d’autres ricanèrent en lui conseillant de chercher du côté des buissons… ou de sa propre mémoire. Il promit une récompense à qui lui ramènerait son bien, mais les jours passèrent, et le tonquin resta introuvable.
Mais le saint, ce jour-là,
avaient l’air de vaquer à d’autres occupations. Le cochon ne réapparut jamais.
Et Percot, résigné, se consola en se disant que, après tout, il avait peut-être
fait une bonne affaire… à moins que le tonquin, plus malin qu’il n’y
paraissait, n’ait choisi de prendre sa liberté.







