1832 - Creully - La fleur de la discorde

 

    C’est dans les colonnes du Pilote du Calvados que l’on découvre, avec un mélange d’indignation et de curiosité, le récit d’un incident qui agita, un dimanche de juin 1832, la paisible bourgade de Creully. Le 24 juin, précisément, alors que le soleil de cette fin de printemps baignait les ruelles pavées d’une lumière dorée, la procession du Saint-Sacrement s’avançait solennellement à travers le bourg, encadrée par les membres de la garde nationale, fiers et droits sous leurs uniformes. Les fidèles, recueillis, suivaient le cortège sacré, tandis que les cloches de l’église résonnaient dans l’air, mêlant leur carillon aux murmures de la foule.

La bannière incriminée
    Mais soudain, au milieu de cette ferveur collective, un détail insolite attira l’attention de plusieurs citoyens. Leurs regards, d’abord distraits par l’éclat des orfèvreries et le balancement des bannières, se fixèrent avec stupéfaction sur l’un des ornements d’église portés en grande pompe : des fleurs de lys, ces emblèmes tantôt vénérés, tantôt honnis, y étaient brodées avec une audace qui frisait la provocation. Comment ces symboles, proscrits depuis la chute de la monarchie, avaient-ils pu se glisser dans une cérémonie aussi publique, aussi officielle ? L’émotion fut vive, presque palpable. Des chuchotements indignés parcoururent l’assistance, et bientôt, ce fut un véritable scandale qui éclata. Les fleurs de lys, ces vestiges d’un passé que certains voulaient oublier, devaient disparaître sans délai. On s’empressa de les dissimuler, comme on efface une tache honteuse sur un vêtement de fête.

    Cependant, ce qui surprit davantage encore les esprits, ce fut l’attitude du maire de Creully, Jacques Morice, présent ce jour-là parmi les notables accompagnant la procession. Comment cet homme, dont la fonction exigeait une vigilance de tous les instants, avait-il pu demeurer si étrangement indifférent à ce qui frappait pourtant tous les regards ? Fallait-il croire qu’il n’avait rien vu, ou bien, plus troublant encore, qu’il avait choisi de fermer les yeux ? « Nous supposons, » écrit avec une pointe d’ironie le chroniqueur du Pilote, « que ces emblèmes de la dynastie déchue frappaient tous les regards, excepté les siens. » Une distraction bien étrange, en vérité, pour un magistrat dont le devoir était de veiller au respect des lois et des symboles de la République.

La question, dès lors, se posa avec insistance : le maire avait-il, après coup, ordonné que ces signes, « plus condamnés que jamais », fussent retirés et détruits ? Car il ne fallait pas oublier que, dans l’Ouest comme dans le Midi de la France, ces fleurs de lys n’étaient pas de simples reliques du passé. Elles étaient devenues, pour certains, des étendards de rébellion, des appels sourds à la révolte contre l’ordre nouveau. « Tel était son devoir, » rappelle le journal avec gravité, « et s’il a négligé de le remplir, nous lui rappellerons qu’il lui est tracé, à lui comme à tous les magistrats civils, par les circulaires émanées à cet égard de l’autorité supérieure. »

    Ainsi, au-delà de l’anecdote, c’est toute une époque qui se dessine à travers ces lignes : une époque de tensions, où chaque symbole, chaque geste, pouvait enflammer les cœurs et raviver les querelles d’un passé qui refusait de s’éteindre.