Le curé d’Arromanches et la chaire d’Asnelles

Dans le modeste bourg d’Arromanches, niché au creux des vagues et des brises marines, résidait un curé dont la renommée de prédicateur transcendait les frontières de la petite localité.

Ce dimanche 7 juillet 1833, l'église Saint-Martin d’Asnelles, avec sa nef baignée de lumière et son chœur empreint de solennité, s'apprêtait à accueillir un événement des plus remarquables. Le curé, drapé dans l'aura de sa sagesse, avait été convié à y prononcer un sermon depuis la chaire de bois, vieille sentinelle sculptée, témoin silencieux des siècles passés, située à gauche de la nef, non loin du chœur.

Eglise d'Asnelles

Les cloches de l'église, dans leur élan frénétique, semblaient vouloir fendre l'air de leurs vibrations, appelant les fidèles et les moins croyants à se rassembler. Ce jour-là, même les agnostiques, poussés par une curiosité insatiable, avaient trouvé place parmi l'assemblée, avides d'entendre ce sermon annoncé comme inspiré par le Saint-Esprit lui- même. L'église, dans son ensemble de pierres et de bois, n'avait jamais connu pareille affluence.

L'abbé Rémy, enveloppé dans sa chasuble brodée de fils d'or et d’argent, s'éleva lentement vers la chaire, cette pièce de bois sculpté, vestige d'une époque où même les vers hésitaient à s'attaquer au chêne béni. Depuis vingt minutes, il captivait un auditoire nombreux et attentif, posant les fondations solides de l'église catholique avec une éloquence qui, bien que parfois interminable, faisait de lui un homme aussi dévoué que redouté pour ses longs discours.

La corpulence du prédicateur, jointe à la chaleur de son débit et à la gestuelle qui accompagnait ses paroles, ajoutait une dimension presque théâtrale à son sermon.

— Qu'ils prennent corps, bien, honneur, femme et enfants ; laissons-les faire, ils n'y gagneront rien. Le Royaume doit nous rester ! S’exclama-t-il, s'adressant à ses ouailles attentives.

— Il nous restera, ajouta-t-il avec une ferveur grandissante, le Royaume de Dieu sur la terre, dans l'abaissement, dans le dénuement, dans l'opposition peut- être ; mais certainement un jour dans le ciel, dans la gloire infiniment excellente de l'éternelle béatitude de Jésus-Christ.

— Voici l’Esprit, mes bien-aimés, dont l’assistance nous est nécessaire si nous voulons travailler dignement à l’édification de l’Église de Dieu...

— Les bases de notre église sont indestructibles.

—Mais au moment précis où il leva les bras au ciel pour condamner l’orgueil des hommes qui s’élèvent trop haut, un craquement sourd, semblable à un grondement céleste, retentit dans l'église.

Les paroissiens, saisis d'effroi, échangèrent des regards interrogateurs, cherchant en vain l'origine de ce bruit sinistre. La réponse ne se fit pas attendre : un nuage de poussière s'éleva soudain sous la chaire, et leur curé bien-aimé disparut de leur vue.


Ce ne fut pas le cri du religieux qui se fît entendre, mais celui d'une paroissienne, sérieusement blessée par l'incident. L'homme de Dieu, se reprenant avec une dignité admirable, déclara d'une voix ferme :

— Mes frères, le Seigneur a parlé. Il préfère l’humilité à la hauteur. Désormais, je prêcherai du sol.