Ces calendriers étaient parfumés par les marques de parfums des fournisseurs des coiffeurs.
![]() |
| La vitrine du salon de notre coiffeur. |
![]() |
| Le salon sur la place de Creully. |
Au matin du 18 avril 1856, le village de Sainte-Croix-Grand-Tonne s'éveilla comme à l'ordinaire. Pourtant, lorsqu'il poussa la porte de l'église, le sacristain eut immédiatement le sentiment que quelque chose n'était pas normal.
En avançant dans le sanctuaire, il découvrit les traces d'une intrusion.
Une fenêtre avait été forcée, l'un de ses panneaux ayant été brisé. Mais le
spectacle qui l'attendait à l'intérieur était plus inquiétant encore.
La sacristie elle-même n'avait pas été épargnée. Là encore, les malfaiteurs
avaient tenté de forcer la porte. Les nombreuses marques laissées dans le bois
allaient bientôt fournir aux enquêteurs de précieux indices.
Très rapidement, les soupçons se portèrent sur un homme du voisinage : Modeste-Prosper
Chuquet, âgé de quarante-quatre ans, journalier, déjà condamné à deux reprises
pour vol et récemment sorti de réclusion.
Sa maison se trouvait à peu de distance de l'église.
Mais un détail allait surtout attirer l'attention des enquêteurs.
Une échelle, abandonnée par les voleurs après leur expédition nocturne, fut
reconnue comme appartenant à Chuquet. Elle était habituellement rangée au fond
d'une cour, à l'écart des regards. La veille encore, elle s'y trouvait.
Comment cette échelle aurait-elle pu se retrouver près de l'église sans que
son propriétaire en sache quelque chose ?
L'affaire prit bientôt une tournure plus précise.
Près d'un jeu de quilles voisin, les voleurs avaient arraché un piquet. La
terre humide avait conservé leurs empreintes. Les enquêteurs comparèrent alors
les traces avec les chaussures de Chuquet.
La concordance était troublante.
Les semelles semblaient correspondre presque parfaitement aux empreintes
laissées sur le sol. Interrogé à ce sujet, Chuquet ne nia pas avoir marché à
cet endroit. Il prétendit seulement être venu le matin, après la découverte du
vol, poussé par la curiosité.
Mais les traces ne s'arrêtaient pas là. Elles se retrouvaient sur le
terrain séparant le jeu de quilles du jardin de Chuquet, puis jusque dans son
propre jardin.
Un autre indice allait encore renforcer les soupçons.
Chez Chuquet, les enquêteurs découvrirent un ciseau ébréché en trois
endroits. Lorsqu'ils le comparèrent aux marques laissées sur le tabernacle et
sur la porte de la sacristie, l'outil semblait correspondre avec une étonnante
précision.
Peu à peu, les éléments s'accumulaient.
Et certains faits remontant aux jours précédents prenaient soudain une
signification nouvelle.
Le 17 avril au soir, Chuquet avait envoyé sa fille coucher chez une voisine
sous un prétexte. Il avait également proposé à un sieur Lemaitre, alors malade,
de venir passer la nuit auprès de lui, avant de se raviser en expliquant qu'il
ne pourrait finalement pas lui rendre ce service dans la nuit du 17 au 18.
Vers minuit, il s'était encore rendu chez une débitante pour y chercher du
cidre. Là, il avait affirmé qu'il était occupé à garder le sieur Lemaitre.
Tous ces détails, qui auraient pu paraître insignifiants pris séparément,
devenaient particulièrement suspects lorsque l'on reconstituait les événements
de la nuit.
Car Chuquet n'était pas seul.
![]() |
| Le chaisier de Creully |
Interrogé sur son emploi du temps, Chuquet finit par reconnaître qu'il
avait passé la nuit avec ces deux hommes.
Les soupçons se portèrent alors également sur eux.
Puis survint le témoignage qui allait bouleverser l'affaire.
Le Loryer décida de parler.
Selon ses déclarations, quelques jours avant le vol, Chuquet lui avait
proposé de s'associer à lui et à Letresor pour cambrioler l'église.
Le soir du 17 avril, les trois hommes s'étaient retrouvés dans un cabaret
avant de se rendre chez Chuquet.
Le Loryer les avait suivis peu après.
Pendant que les deux autres pénétraient dans l'église, escaladant la
fenêtre et forçant les portes, le jeune homme était resté dehors pour faire le
guet.
La nuit devait être silencieuse autour de l'église.
À l'intérieur, les deux hommes s'affairaient autour du tabernacle. Le bois
résistait, mais leurs outils finirent par avoir raison de la serrure. Quelques
instants plus tard, les objets sacrés étaient emportés.
Extrait de l'acte de mariage de Jean-Baptiste Letresor le 04/10/1840 à Creully
Vers trois heures du matin, Chuquet et Letresor rejoignirent leur complice.
Ils lui racontèrent le résultat de leur expédition avant de se séparer.
Mais leur secret n'allait pas rester longtemps caché.
Les déclarations de Le Loryer furent confrontées aux autres indices
recueillis par les enquêteurs : l'échelle, les empreintes, les marques laissées
par les outils et les circonstances entourant la nuit du vol.
L'ensemble formait un faisceau de présomptions particulièrement lourd.
Quelques semaines plus tard, les trois hommes comparurent devant la Cour
d'assises du Calvados.
Dans la salle d'audience, Chuquet continua de nier les faits qui lui
étaient reprochés. Le Loryer, au contraire, maintint ses déclarations. Quant à
Letresor, il nia également avoir participé au cambriolage.
Les débats permirent au jury d'examiner séparément le rôle de chacun.
Au terme de l'audience, la décision tomba.
Chuquet fut déclaré coupable du vol sacrilège commis dans l'église de
Sainte-Croix-Grand-Tonne.
Il fut condamné à vingt années de travaux forcés.
En revanche, les charges retenues contre Letresor et Le Loryer ne furent
pas jugées suffisantes pour entraîner leur condamnation. Tous deux furent acquittés
et rendus à la liberté.
Ainsi s'acheva cette étrange affaire qui, pendant plusieurs semaines, avait
agité Sainte-Croix-Grand-Tonne et conduit jusqu'à la Cour d'assises les trois
hommes soupçonnés d'avoir, au cœur de la nuit, profané l'église du village.
Les plaques
de cocher, un patrimoine à sauvegarder
Levez les yeux aux entrées des villages, au coin
d'une maison ou au sommet d'un poteau de fonte : vous apercevrez peut-être une
plaque bleue aux lettres blanches, figée là depuis plus d'un siècle. C'est une
« plaque de cocher ».
Apposées à partir de 1835, à la suite de
circulaires des Ponts et Chaussées, ces plaques directionnelles en fonte
étaient fixées à environ trois mètres du sol, sur les façades des bâtiments,
aux carrefours et aux entrées des agglomérations. Elles indiquaient aux
voyageurs le nom de la commune, la classification du chemin, ainsi que les
directions et les distances vers les bourgs voisins. Leur hauteur n'était pas
anodine : elle permettait aux cochers, juchés sur le siège de leur diligence,
de lire les indications sans descendre de leur attelage — d'où leur nom.
Alors, à votre prochaine promenade dans Creully, prenez le temps de lever la tête : ces modestes plaques de fonte racontent, en lettres blanches sur fond bleu, l'histoire des voyageurs d'autrefois.
Dans les années 50 et 60, ma mère tenait un dépôt de produits laitiers de l'usine Paillaud voisine. Ce lieu de vente faisait partie de l'habitation. Un autre lieu de vente se trouvait rue de Caen ; il était tenu par madame Jeanne.
Le curé de l'époque, l'abbé Durand avait demandé à ma mère si elle était d'accord pour joindre au dépôt une bibliothèque afin de mettre à la disposition des creullois des livres et BD. Elle accepta ; ainsi naquit la première bibliothèque de Creully.
![]() |
| La flèche indique le passage où se situait le dépôt. |
![]() |
| Avec mes parents, nous habitions dans cette maison. |
On se souvenait encore, à Creully, de cette terrible journée du 17 novembre 1840, lorsque les flammes avaient dévoré près de quatre-vingts pour cent des maisons du bourg. En quelques heures, des rues entières n’étaient plus qu’un amas de ruines fumantes. Les familles, désemparées, avaient vu disparaître leurs maisons, leurs biens et parfois tout ce qu’elles possédaient.
Lorsque, enfin, le danger fut écarté, les pompiers s’étaient réunis pour prendre quelques rafraîchissements. Et le petit Denier, qui avait si courageusement travaillé à leurs côtés, fut naturellement invité à partager leur repas.
Ce jour-là, sans qu’il le sache encore, quelque chose venait de naître entre l’enfant et la compagnie des sapeurs-pompiers. Une affection profonde, presque familiale.
Le destin, pourtant, allait bientôt rendre cette affection plus forte
encore.
Le père de Denier venait de mourir, victime des efforts qu’il avait
lui-même prodigués pour combattre un incendie à Beaulieu, à Caen. Le garçon se
retrouvait désormais orphelin.
Pour les pompiers, il n’était plus seulement l’enfant courageux rencontré
dans les ruines de Creully. Il était devenu l’enfant de la compagnie, celui que
chacun connaissait, que chacun protégeait et dont le sort préoccupait désormais
tous les cœurs.
Quelques temps plus tard, un dimanche, lors de la revue, le capitaine Jobert
fit former le cercle autour de lui. Les hommes se turent. Le capitaine leur
rappela l’histoire touchante de leur jeune protégé, son courage lors de
l’incendie de Creully et le malheur qui venait de le frapper.
Puis il leur posa une question simple :
— Ne se trouverait-il pas parmi vous quelque maître ouvrier qui voudrait
prendre cet enfant chez lui, l’élever et lui apprendre un métier ?
À peine avait-il achevé sa phrase que plusieurs voix s’élevèrent dans les
rangs.
Mais un homme ne se contenta pas de parler.
— Je le prends, monsieur le capitaine.
Puis, comme pour que personne ne puisse contester sa décision, il ajouta
qu’il réclamait le privilège de faire du petit Denier un honnête homme et un
bon ouvrier.
Le garçon ne put retenir ses larmes.
Il se jeta dans les bras de son bienfaiteur et l’embrassa avec toute la
reconnaissance de son jeune cœur. Ses sanglots étaient ceux d’un enfant qui,
après avoir perdu son père, venait peut-être de retrouver une famille.
Autour d’eux, les visages s’étaient attendris. Plusieurs des hommes
présents avaient les yeux humides. Dans le silence qui avait succédé aux
paroles du capitaine, cette simple scène en disait plus long que tous les
discours.
Ce jour-là, le petit Denier n’était plus seul.
La compagnie des pompiers avait veillé sur lui comme sur l’un des siens, et
M. Becquémié venait de lui ouvrir la porte d’un avenir nouveau : un toit, un
métier et la promesse de devenir un homme honnête et estimé.
La médaille de Sainte Hélène, créée par Napoléon III, récompense les 405000
De Creully, de Villiers le Sec, de Saint Gabriel ou de Brécy, ils ont servi avec l'Empereur:
Le caporal Chenot de Creully ne savait pas signer, il ne put retirer son brevet.
Vous connaissez sans doute la légende ancienne de saint Martin et de son
Mais
saviez-vous qu’à Creully, une autre légende, plus discrète et tout aussi
savoureuse, s’est tissée autour du saint et de sa monture ?
Au
fronton de l’église de Creully, un artiste local, Louis Cauvin, natif
d’Esquay-sur-Seulles, a taillé dans la pierre d’Orival, en 1874, une œuvre
d’une grâce rare : saint Martin, fier et noble, trônant sur un destrier
superbe, harnaché et ferré, paré de tous les attributs d’un étalon de guerre.
Rien ne manquait à cette représentation : ni le chapeau du saint, ni son
manteau, ni même ses éperons. Tous s’accordaient à dire que cette sculpture
était un chef-d’œuvre sans défaut.
Pourtant,
trois vieilles demoiselles, chaque fois qu’elles passaient devant l’édifice, se
signaient avec une gravité troublante. Leur tristesse intrigua longtemps les
habitants. Jusqu’à ce qu’on découvre leur secret : les trois sœurs, après un
pèlerinage chez le sculpteur, lui avaient démontré, textes à l’appui — ou du
moins le prétendaient-elles —, que saint Martin n’avait jamais monté qu’une
jument, et non un cheval.
Louis
Cauvin, homme de foi et de raison, céda à leurs arguments. Et c’est ainsi que,
contre toute attente, le saint Martin de Creully se retrouva, seul au monde,
juché sur une jument. Une énigme de pierre, un mystère qui, depuis, fait
sourire les passants et frémir les cœurs superstitieux.
Son œuvre majeure, le Cours d’antiquités monumentales, publiée à partir de 1830, constitue encore aujourd’hui une source précieuse pour l’étude des monuments normands. Arcisse de Caumont s’intéressa notamment à l’évolution de l’architecture médiévale et contribua à établir une classification des différents styles, notamment roman et gothique.
Érudit infatigable, observateur passionné et véritable pionnier de la sauvegarde des monuments anciens, Arcisse de Caumont a laissé une empreinte considérable dans l’histoire de la Normandie. Son travail a permis de préserver la mémoire de nombreux édifices qui, sans lui, auraient peut-être disparu.J'ai ,lors de mes recherches aux archives départementales du Calvados, pu feuilleter l'un de ses carnets de voyages et de notes historiques où il avait dessiné en 1830 des détails de bâtiments remarquables comme le prieuré de Saint-Gabriel (Creully sur Seulles).
![]() |
| Les étiquettes des boites de lait concernées. |
Dans le bourg de Creully baigné par une lumière crue de juin 1920, Jacques-Victor Bazire, un homme de quarante hivers au regard las des longues journées passées à écorcher les bêtes mortes avant de les livrer à la boucherie, s’apprêtait à nourrir ses pensionnaires à quatre pattes. Depuis que la saison de la chasse avait tiré sa révérence, sept chiens, propriétés de divers habitants du village, partageaient l’étroite cour, entassés et attachés, comme une meute en attente d’un destin funeste.
L’heure de midi sonna à l’horloge du clocher voisin lorsque Bazire franchitLà,
la bête, toujours animée par cette folie meurtrière, s’attaqua aux chiens des
sieurs Devaux, Verdant et Lecoq. Ce dernier, alerté par les aboiements
déchirants, surgit dans sa cour, son fusil à la main. Sans hésiter, il tira. Le
coup de feu retentit, et le chien s’écroula, terrassé net.
Les
autorités locales, averties de l’incident, ordonnèrent sans tarder l’autopsie
du cadavre. Le verdict tomba, glacé : l’animal était atteint d’hydrophobie. La
nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans Creully, semant l’effroi
parmi les habitants.
Bazire,
le visage défait par la douleur et la peur, prit la route de Caen, espérant que
les soins du cautère lui épargneraient le sort funeste de la rage. Pendant ce
temps, les trois chiens mordus dans sa maison furent abattus sans pitié, leur
vie sacrifiée sur l’autel de la précaution.
Quant
aux chiens des sieurs Devaux, Verdant et Lecoq, ils furent solidement enchaînés
et placés sous surveillance constante, leurs maîtres veillant sur eux comme sur
des condamnés en sursis.
La brume du petit matin enveloppait encore la pleine de Caen ce vendredi 9 avril 1852, lorsque Geffroy, domestique au service du marchand de bestiaux Carpentier, pris le chemin du retour vers Saint-Gabriel. À ses côtés, quatre vaches aux flancs lourds de fatigue avançaient d’un pas lent, leurs sabots écrasant le sol humide de la route de Creully. Le marché de Caen avait été bon, et l’homme, la cinquantaine sereine et les mains calmes, songeait déjà au repos bien mérité. Cousin, son compagnon de route, l’avait quitté peu avant, à la hauteur du Fresne-Camilly, laissant Geffroy seul avec ses bêtes et le silence des champs.
Un cri aigu déchira l’air. L’une des vaches, effrayée par un corbeau,
s’était échappée, suivie de près par une seconde. Les voilà qui s’engageaient
dans un champ de colza. Geffroy s’élança, le cœur battant, mais les dégâts
étaient minimes : quelques pieds de colza piétinés, rien qui ne pût se régler
d’un sourire et d’une poignée de main. Mais le destin, ce jour-là, avait
d’autres projets.
Un homme surgit du chemin creux, la démarche chancelante, les yeux injectés
de vin. Scelles, un jeune du village à peine âgé de vingt-cinq ans, la chemise
entrouverte, la voix pâteuse. « Cette terre est à ma tante ! »
hurla-t-il, le doigt tendu vers le champ. « Tu vas me payer ça, et cher ! »
Geffroy, homme paisible, tentait de raisonner ce fou furieux. « Mon bon ami,
ce champ n’est à personne de votre famille… Regardez vous-même, il n’y a même
pas de clôture ! » Mais Scelles, ivre de colère et d’alcool, ne voulait
rien entendre. « Tu me prends pour un imbécile ?! » Ses poings se
serrèrent, ses menaces devinrent plus violentes.
« Allons, entrons au cabaret, nous aviserons », proposa Geffroy, espérant
que l’ombre fraîche et un verre d’eau calmeraient cet homme. Il se trompait. Les
murs de l’auberge ne firent qu’attiser la fureur de Scelles. Les mots
s’envolèrent, les voix montèrent, et bientôt, Geffroy, excédé par cette
injustice, tourna les talons. « Je n’ai rien à faire ici. » Il sortit,
l’esprit déjà tourné vers ses enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire,
qui l’attendaient à la ferme.
Mais Scelles, tel un démon réveillé, bondit derrière lui.
La course fut courte. D’un pas lourd, il rattrapa Geffroy, et dans un accès de rage aveugle, il abattit son bâton sur le crâne de l’homme. Une femme, témoin horrifiée, tenta de l’arrêter… trop tard. Geffroy s’effondra, le sang se mêlant à la poussière du chemin. Il ne se réveilla plus. Malgré les soins désespérés, son souffle s’éteignit dans la nuit, emportant avec lui un père, un mari, un homme honnête. À soixante ans, la vie de Geffroy s’acheva dans la violence d’un champ qui n’était même pas celui de son bourreau.
Le lendemain, Scelles, qui devait épouser sa bien-aimée ce même samedi, fut
arrêté à la place de se tenir devant l’autel. Le destin, une fois de plus,
avait joué son tour cruel. En mai, devant le tribunal de police
correctionnelle, présidé par le conseiller Bouffey, le jury refusa les excuses,
mais reconnut des circonstances atténuantes. Cinq ans de prison. Une peine
légère pour un meurtre, mais assez longue pour briser une vie.
Et pourtant…
Quatre ans plus tard, le 28 mai 1856, à sa sortie de prison, Anne Euphrasie l’attendait, fidèle, dans leur maison du Fresne-Camilly. Scelles, le meurtrier, devint son époux. La roue du destin avait tourné, et dans ce petit village normand, le sang séché dans le colza ne fut plus qu’un lointain souvenir.
L’histoire ne s’arrêta pas là.
L’oubli des Registres
Car la mort, même violente, même injuste, exige d’être reconnue. Et celle
d’Alexandre René Geffroy, ce pauvre homme fauché dans la force de l’âge, ne
trouva pas sa place — ni dans les registres du Fresne-Camilly, ni dans ceux de
Saint-Gabriel. Comme si les villages, honteux ou indifférents, avaient choisi
d’effacer jusqu’au souvenir de son dernier souffle.
Neuf ans. Neuf longues années pendant lesquelles son nom erra, fantôme sans
sépulture officielle, entre les lignes des livres paroissiaux. Neuf ans où ses
enfants, Stéphanor, Michel, Étienne et Victoire, durent vivre avec cette
blessure silencieuse : leur père, n’était même pas mort aux yeux de la loi.
Il fallut que la justice des hommes, lente et méthodique, intervînt enfin. Le 14 février 1861, le tribunal civil de première instance de Caen rendît un jugement solennel. La plume du greffier traça enfin ce qui aurait dû l’être depuis si longtemps : que la mort d’Alexandre René Geffroy fût transcrite sur les registres des deux villages, à la date du 10 avril 1852 — comme si le temps, par ce geste tardif, pouvait réparer l’oubli.
Ainsi, près d’une décennie après que son sang avait rougeoyé dans le colza,
la mémoire de Geffroy retrouva sa place. Mais pour ses enfants, pour sa veuve, le
vide, lui, ne se combla jamais.