1954 - La visite d'un extraterreste à Creully

Je me souviens d'un de mes copains d'école de Creully. Nous le surnommions « le Martien » ; ce n'était pas très sympa, mais la raison en était que son père, un Creullois, avait vécu la mésaventure suivante.

En 1954, ce jeudi matin-là, la nuit retenait encore la campagne normande sous sa chape d'encre. Le ciel, constellé d'étoiles, semblait suspendu au-dessus des pommiers comme un voile que l'aube n'osait pas encore soulever. Rue de Tierceville, au fond d'une cour où dormaient les laisseux-pour-rire du bocage, un habitant de Creully refermait doucement la porte de sa cave. Il venait d'y remplir un seau de charbon — l'humble provision du jour, celle qui tiendrait le fourneau allumé jusqu'au soir.

C'est alors que la nuit lui parla.

Une lumière vive, soudaine, presque insolente, filtrait par-dessus la haie du jardin voisin. L'homme posa son seau. Le charbon gris tinta doucement contre la tôle, puis le silence retomba, plus épais qu'avant. S'avançant sans crainte — ou du moins s'en persuadant —, il franchit le portillon du potager.

Là, au beau milieu des rangs de légumes endormis, une boule incandescente se tenait, immobile, comme une lune tombée du ciel qui aurait choisi ce carré de terre pour se reposer. Elle ne tremblait pas, ne vacillait pas : elle habitait le jardin. Et lorsqu'il fit quelques pas de plus, le cœur cognant à gros bouillons, une forme métallique se détacha du sein de la lumière et s'avança vers lui.

Était-ce un Martien ? L'idée ne lui venait pas de nulle part. Depuis des semaines, les cieux de Normandie s'en troublaient — on contait déjà, à Bayeux, d'étranges lueurs dansant au-dessus des toits d'ardoise. Le Bessin, à son tour, était-il devenu l'objet d'étude d'êtres venus d'ailleurs ? D'aucuns murmuraient que les gens d'en haut prenaient goût à nos clochers, à nos pommiers, à nos petites vies bien rangées.

Notre habitant de Creully n'était pas peureux. Mais il y a des peurs qui n'ont pas de nom et qui savent trouver le nôtre. Il fit marche arrière, à pas comptés, sans courir — un homme ne court pas devant ce qu'il ne comprend pas — et rentra chez lui, route de Tierceville, oubliant son seau de charbon au milieu de la cour, comme un témoignage abandonné.

Sa femme, à qui il confia l'affaire entre deux gorgées de café, haussa les épaules : les hommes et leurs histoires de lumière... Puis il fallut partir au travail. La matinée passa, lame de fond qu'on remonte mal, et à midi, avant de toucher à son déjeuner, il retourna dans le jardin, plus par curiosité que par bravade.

Ce qu'il découvrit lui coupât le souffle : la lumière avait disparu, mais à sa place, tracé sur la terre grasse du potager, un cercle de cendres dessinait sa présence — un anneau gris, doux, patient, comme une signature. La lumière était repartie ; la cendre, elle, était restée pour témoigner.

La rumeur, alors, fit ce que font les rumeurs : elle courut. De la boulangerie au lavoir, du café au presbytère, elle prit des ailes. Des Martiens — car il fallait bien leur donner un nom — venus d'on ne sait où avaient choisi le bourg de Creully pour venir voir de plus près notre monde. L'intrusion fit le tour de la localité, puis de la région entière, gagnant en détail à chaque récit. On vit bientôt affluer des curieux venus des villages voisins, et certains, plus zélés encore, s'armèrent de pots et de boîtes pour recueillir la précieuse trace de la visite — la cendre laissée par l'engin mystérieux, que l'on ramassait avec le respect qu'on doit à une relique.

La presse locale s'empara de l'affaire, la gendarmerie ouvrit l'œil, et bientôt, dans tout le Bessin, on ne parlait plus que de cela : sur le sentier de la guerre — des étoiles.

Pour ne point se singulariser, Creully a, paraît-il, reçu la visite d’un « Martien » venu à bord d’une soucoupe volante… Sur cet évènement, un spirituel lecteur a envoyé à un journal de Caen (Liberté) un amusant à-propos que voici :
Un beau matin,
Un bon Martien
(Vision hallucinante),
Avant l’aube naissante,
Atterrit…
A Creully.

D’une soucoupe volante
- Oh! Combien éblouissante !
Il sortit aux bords de la Seulles.
Il semblait dire : « Enfin, seul,
Je te vois, je te tiens ! »
Sans doute ce Martien
                                                         Voulait-il, dans sa nacelle,
Enlever une Belle,
Puis piquer vers le ciel
Pour sa lune de miel ?
Des « témoins » de la scène
(On devine leur gêne !)
Tentèrent, dit-on, de contacter
L’énigmatique étranger.
Mais en une nuée lumineuse,
L’engin mystérieux
Piqua droit vers les cieux…

MORALITE
Sur le trottoir,
Comme au lavoir,
Les langues se délièrent
En de nombreux commentaires.
Oh! Personne n’avait rien vu…
Mais certains avaient en-ten-du… !
En ce bon pays du fromage,
Belles qui rêvaient de mariage,
Si de la Vie vous en avez mar…
Voyez là-haut : « En avant … Mars ! »

L'affaire dans la presse locale